Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Zentrum Paul Klee de Berne nous montre l'artiste qui "veut ne rien savoir"

A partir de 1902, le peintre s'est intéressé aux formes d'art primitives. Les dessins d'enfant. Les arts extra-européens. La préhistoire. L'art brut.

"La belle jardinière" de Paul Klee.

Crédits: ZPK, Berne 2021.

«J’aimerais être comme nouvellement né, ne rien connaître de l’Europe, absolument rien. Ignorer les écrivains et les modes, être quasiment primitif.» On sait que la chose reste impossible, mais il est toujours permis de rêver. Paul Klee (1879-1940) l’a ainsi fait dans son journal en 1902. Il revenait alors de l’Académie des beaux-arts de Munich, où il n’a pourtant pas étudié dans l’atelier de n’importe qui. Franz von Stuck (1863-1928) demeure l’un des principaux symbolistes germaniques. Certainement le plus noir et le plus délirant. Le Bavarois a d’ailleurs un instant marqué le jeune Klee. Pensez à certaines de ses gravures de jeunesse!

Le peintre est donc revenu à Berne afin de se reformer (ou se réformer) en autodidacte. Il va cette fois se mettre à l’école de lui-même, en revisitant ses dessins d’enfants. Tous conservés. Les premières années de sa vie lui paraissent un moment de liberté à retrouver. Mais il n’y a pas que cela! Comme d’autres, plus ou moins en même temps et dans des pays différents, il va regarder ce qui n’est pas encore officiellement devenu l’art brut, les signes préhistoriques ou les expressions extra-européennes. L’Afrique, puis l’Océanie commencent alors timidement à se voir regardées d’un œil autre qu’ethnographique. Ce sont des expressions qui participent toutes, selon les concepts d’alors, de l’inconscient. Le problème, c’est que l’artiste jouit lui d’une pleine conscience.

Trouver toujours un angle nouveau

Ces sources d’inspiration font l’objet de la nouvelle exposition du Zentrum Paul Klee de Berne, dans la grande salle du haut (celle du bas étant consacrée au très brut Alémanique Adolf Wölfli). Il faut bien trouver deux fois par an une nouvelle manière d’aborder le personnage. Un autre angle. Une parenté avec un créateur proche. C’est là le terrible problème des musées monographiques. Même avec Picasso à Barcelone ou à Paris. En Suisse, le Museum Tinguely de Bâle connaît du reste les mêmes contraintes. Notons cependant qu’il sent sort mieux que le ZPK dans la mesure où le sculpteur a marqué de nombreuses personnalités jusqu’à aujourd’hui. On se réclame encore de Tinguely, ce qui n’est plus le cas pour Klee, bien qu’il s’agisse selon un avis véritablement unanime d’un des géants du XXe siècle.

"Sie brüllt, wir spielen" de Paul Klee. Photo ZPK, Berne 2021.

Dans ces conditions, le Zentrum se retrouve condamné à faire toujours un peu la même exposition, ce que souligne une mise en scène sans renouvellement. Les cimaises à mi-hauteur ne donnent guère l’impression d’être mobiles. Certaines présentations se révèlent plus réussies que d’autres, même si leur composition semble aussi immuable qu’une recette de cuisine. Elle comprend toujours quelques grands tableaux importants, des aquarelles plus ou moins réussies et des dessins qui enthousiasment pour leur part moins. C’est bien sûr à nouveau le cas aujourd’hui. Il y a un énorme plaisir à revoir des toiles majeures comme «La belle jardinière», «Elle a boie, nous jouons» ou d’en découvrir une nouvelle comme le superbe «Rocher artificiel» venu du Kunstmuseum de Thoune. Il pend également aux cimaises quelques aquarelles merveilleuses, demeurées très fraîches.

Présentation tristounette

Reste que le parcours convainc peu, et que la présentation demeure tristounette. A la place des «highlights» traditionnels, au milieu de la salle géante, se trouvent ainsi des panneaux explicatifs avec des photos et tout de même quelques œuvres (parfois extra-européennes) devant. Le tout sur un affreux fond vert. Cette chose didactique plombe le parcours, par ailleurs toujours aussi incompréhensible. Dans quel sens, au fait, doit avancer le visiteur? Le petit guide de l’exposition a beau se révéler bien fait, avec des textes courts et lisibles. Le public risque d’avoir assez vite une impression de flottement.

La visite en vaut évidemment la peine malgré ces gros bémols. Elle réserve son lot de petites surprises et de grands ravissements. J’avais cependant préféré «Mapping Klee», qui précédait immédiatement. Il y avait là un vrai propos, alors que le sujet se fait ici à la fois trop présent et cruellement absent. Ce serait finalement celui d’un livre, à parcourir attentivement. A tête reposée. Il est vrai que tout ce qui a été dit et écrit de Paul Klee doit déjà remplir une bibliothèque!

Pratique

«Paul Klee, Je ne veux rien savoir», Zentrum Paul Klee, 3, Monument im Fruchtland, Berne, jusqu’au 5 septembre. Tél. 031 359 01 01, site www.zpk.org Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."