Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Zentrum Paul Klee de Berne montre l'Américaine Lee Krasner en gloire

Elle a longtemps été connue comme l'épouse, puis la veuve de Jackson Pollock. La femme peintre occupe désormais l'affiche, de Londres à Bilbao en passant par Francfort.

Lee Krasner dans les années 1970.

Crédits: Zentrum Paul Klee, Berne 2020.

C’était dans les années 1980. Conservateur au Kunstmuseum de Berne, Sandor Kuthy présentait chaque année un couple d’artistes (1). Un ménage où madame avait souvent davantage tenu des casseroles que des pinceaux. D’où sa relative obscurité. Bref, il s’agissait là d’une tentative pionnière pour rendre justice à des créatrices méconnues. Rien a voir avec les initiatives actuelles de musées se voulant mystérieusement femmes femmes femmes depuis #metoo. Des initiatives où il me semble permis de voir davantage d’opportunisme que de sincérité.

Sandor avait ainsi montré Robert et Sophie Delaunay. Camille Claudel (que l’on redécouvrait alors) et Auguste Rodin. Jean Arp et Sophie Taeuber. Sa sélection avait aussi retenu Jackson Pollock et son épouse Lee Krasner. Une femme dont peu de gens connaissaient alors le nom. Lee mourait plus ou moins au même moment en 1984, à 76 ans. L’institution achetait du coup une toile d’elle, à un moment où celles-ci n’avaient pas encore atteint le prix fort. On ne peut d’ailleurs pas dire que cette composition, pourtant réussie, se soit souvent retrouvée depuis aux murs d’un Kunstmuseum à la programmation un peu chaotique….

Tournée européenne

L’œuvre se retrouve comme de juste dans l’actuelle rétrospective Lee Krasner. Elle se voit accueillie, on se demande un peu pourquoi, au Zentrum Paul Klee de Berne. Aucun rapport avec Klee. Il s’agit là de l’étape suisse d’une tournée internationale passant par le Barbican de Londres, le Guggenheim de Bilbao et la Schirn Kunsthalle de Francfort. Le grand jeu pour mettre à sa place jugée juste une créatrice abstraite américaine souvent jugée mineure. A tort, même s’il était difficile de vivre vers 1950 dans l’ombre de Pollock. Il en allait un peu de même avec Helen Frankenthaler, montrée au Palazzo Grimani de Venise l’an dernier, en marge de la Biennale. Helen a longtemps été à la ville Madame Robert Motherwell.

"Palingenesis", 1971. Photo Succession Lee Krasner, Zentrum Paul Klee, Berne 2020.

Lena Krassner, qui enlèvera plus tard un «s» de son nom et se choisira un nouveau prénom unisexe, est née à Brooklyn en 1908. Quatrième des cinq enfants d’un couple chassé d’Odessa en Ukraine par le pogroms anti-sémites, elle est la seule à avoir vu le jour sur sol américain. Une chose lui valant un passeport bien utile. Sa vocation est précoce. Elle parvient à 14 ans à s’inscrire à la seule école d’art de New York admettant les filles. Quatre ans plus tard, elle commence ses études supérieures à la Women’s Art School de la Cooper Union, à Manhattan. Formation classique. Un peu trop pour elle, d'ailleurs. Lee reste encore pourtant dans la figuration, comme le prouve les trois autoportraits présentés en ouverture de l’exposition bernoise. Elle passe ensuite à la National Academy of Design.

Rencontres providentielles

Mais c’est la Crise. La vraie. La grande. Lee travaille comme serveuse dans un bistrot, tout en participant au Public Works of Art Project lancé en1933. Il y a avec elle 3700 plasticiens. Elle devient aussi l’élève du cubiste abstrait Hans Hofmann. Un monsieur dont elle gardait un souvenir mitigé pour s’être entendu dire: «C’est vraiment bon,on ne croirait pas que cela été peint par une femme.» La débutante réussit cependant à exposer (2) et fait quelques bonnes rencontres. L’écrivain Harold Rosenberg. Le critique Clement Greenberg. Plus Jackson Pollock un peu plus tard, en 1941. Il se marieront en 1945.Dans une collective de cette dernière année, Lee reste comme souvent la seule femme présente…

"Icarus", 1964. Photo Succession Lee Krasner, Zentrum Paul Klee, Berne 2020.

La suite devient plus connue. Elle appartient au moment où l’art américain, jusque là complexé par l’Europe, commence à occuper le devant de la scène. Pollock devient une star, avec les signes extérieurs du génie. L’alcool. Les femmes. La vitesse. Le ménage connaît du coup des hauts et des bas, ceux-ci se faisant de plus en plus nombreux. En 1956, Lee part ainsi seule pour le Vieux Continent que ni elle, ni Jackson ne connaît. C’est là qu’elle apprend sa mort dans un accident de voiture. Il n’était pas seul... Retour. Dépression. La première d’une femme par ailleurs connue pour son côté batailleur et sarcastique. L’unique progrès pour elle est de maintenant occuper le grand atelier de leur maison à la campagne. Lee va enfin pouvoir peindre vaste. Finies les «Little Images». Devenue insomniaque, elle commence cependant avec des «Night Journeys».

Féministe dans les années 1970

Désormais la machine est en marche. Lee ne souffre plus de ce qui restait sans cesse pour elle une comparaison défavorable. Elle donne des compositions gestuelles fortes, un peu calligraphiques. La couleur déboule en force. Parfois stridente. Elle se met (ou remet) au collage, utilisant pour ce faire des morceaux d’œuvres anciennes lui semblant imparfaites. L’Américaine s’inscrit parallèlement dans les premiers mouvements féministes.

C’est à ces périodes que s’intéresse surtout la rétrospective actuelle montée par le Barbican. A juste titre, selon moi. Le choix des pièces se révèle par ailleurs excellent. Pour une fois au Zentrum Paul Klee de Berne, il n’y a pas trop de choses aux cimaises. L’ensemble respire. Les œuvres ne se nuisent pas les unes les autres. Ce moins ne diminue pas l’artiste, comme on pourrait le supposer. Il la grandit. Autant dire que la manifestation vaut le voyage. Il permet de voir en plus, dans la salle basse du Zentrum, l’accrochage Klee-Chaplin-Sonderegger, dont je vous ai déjà parlé. Je vous rappelle que le trio est réuni sous le signe du rire, ou du moins de l’ironie. Notez à ce propos que dans les vieilles vidéos d’elle, proposées en haut, Lee Krasner se montre elle aussi pleine d’humour.

(1) Le Centre Pompidou de Metz a récemment consacré une exposition kilométrique aux couples d'artistes.
(2) Lee n’obtiendra cependant sa première grand exposition dans un musée new-yorkais qu’en 1973.

Pratique

«Lee Krasner, Living Colour», Zentrum Paul Klee, 2, Monument im Fruchtland, Berne, jusqu’au 10 mai. Tél. 031 359 01 01, site www.zpk.org Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

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