Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Zentrum Paul Klee de Berne consacre une exposition à l'artiste brut Adolf Wölfli

Né en 1864, mort en 1930, l'homme a créé de 1899 à sa disparition dans l'asile psychiatrique de la Waldau. C'est aujourd'hui une star de la "libre invention" selon Dubuffet.

Un dessin bien caractéristique de Wölfli.

Crédits: Fondation Adolf Wölfli, Zentrum Paul Klee, Berne 2021.

Comme toute forme d’expression, l’art brut répond à un vedettariat. Depuis sa mise en valeur dans la seconde moitié des années 1940, deux de ses stars indiscutables restent les Suisses Aloïse Corbaz et Adolf Wölfli. Pour des raisons qui mériteraient une bonne explication, notre pays semblait alors favorable à l’émergence de ces créations marginales, qui séduisaient tant Jean Dubuffet.  La fameuse «Libre invention». Sans doute faut-il aussi voir là l’influence des directeurs d’institutions psychiatriques. Ils se sont tôt intéressés chez nous à la production de leurs pensionnaires, allant jusqu’à l’encourager.

Wölfli égale dessin, texte et notes de musique. Photo Fondation Adolf Wölfli.

Adolf Wölfli se retrouve ainsi exposé en gloire depuis le mois de mai au Zentrum Paul Klee. La chose se justifie par l’intérêt que le célèbre artiste bernois (Klee, donc) portait aux expressions non-académiques, du dessin d’enfant à la sculpture polynésienne. Né à Bowil, dans l’Emmental, en 1864, Wölfli est en plus originaire du canton. Grâce à la fondation portant aujourd’hui son nom, le Kunstmuseum de la ville détient enfin un fonds énorme. Tracés entre 1908 et sa mort en 1930, les quarante-cinq livres illustrés comportent 25 000 pages. Autant dire que la salle qui leur est réservée en temps ordinaire dans le musée au premier étage ne peut proposer de lui que de vagues citations.

Un parcours douloureux

Si l’homme, décédé depuis une quinzaine d’années aux moment des premières recherches, séduisait tant Dubuffet, c’est également en raison de son parcours. Il fallait vers 1945 une existence pauvre, détruite et enfermée pour se retrouver au panthéon. Wölfli remplissait tous ces critères, peu à peu mis en place par le peintre français. Septième enfant d’un tailleur de pierres comme il se doit alcoolique, il avait été abandonné (avec les siens) par son père vers six ans. Devenue blanchisseuse, sa mère succombe à la fatigue en 1873. L’enfant se voit alors placé chez des paysans, qui bien évidemment l’exploitent et le maltraitent. Devenu adolescent, il connaît des relations amoureuses échouant toutes en raison de son extrême pauvreté. A 26 ans, l’homme commet du coup un viol, d’où la prison. Une seconde tentative de viol sur une fillette de trois ans et demi en 1895 le conduit cette fois dans un asile psychiatrique. Wölfli ne sortira pas vivant de la Waldau, où il commence à créer en 1899. Rien n’est conservé de lui jusqu’en 1908. Il faudra l’arrivée d’un médecin novateur, Walter Morgenthaler, pour que sa production attire l’attention. Jusque là, c’était le mépris. «Ses dessins ne ressemblent à rien, un fouillis inextricable de notes, de mots et de figures», disait encore son dossier médical en 1902.

Adolf Wölfli dans les années 1920. Photo DR.

Tout a bien changé depuis. Au dédain ont succédé l’intérêt, puis l’analyse de plus en plus subtile de ce ce qui est du coup devenu un œuvre. De multiples ouvrages savants ont du coup succédé au texte pionnier de Morgenthaler, paru dès 1921. Du vivant de Wölfli, donc. C’est donc avec le plus extrême respect qu’a aujourd’hui été conçue l’exposition prenant place dans l’immense salle basse du Zentrum Paul Klee. Il fallait trouver une présentation mettant en valeur seize des énormes livres créés par l’artiste, qui a ici truffé son texte à l’étrange calligraphie de 1600 dessins, le collage augmentant en force avec les années pour finir par prendre leur place. Les seize «cahiers» comprennent ainsi 1600 autres images, découpées par l’interné dans des magazines illustrés de la fin des années 10 et de la décennie suivante. Il est fascinant de retrouver, détournés de leur sens initial, des publicités ou des portraits portant bien la marque d’une époque devenue pour nous bien lointaine.

D'immense vitrines tout en longueur

Quelle est donc au final cette fameuse mise en scène? Dans un local d’un seul tenant, repeint en brun chocolat, tendance Frigor noir, ont été disposé deux écrans. L’un montre les dessins en grand. L’autre propose un film créé par Bernhard Lüginbühl, un sculpteur bernois dans la mouvance de Jean Tinguely (avec des pièces plus statiques et plus lourdes) bien oublié depuis sa disparition en 2011. Cet autre Bernois s’était passionné pour un Wölfli, original, libre en dépit des apparences et créatif. D’où ce long-métrage, produit pour la télévision alémanique en 1971. Le centre de la salle abrite pour sa part d’immenses vitrines, tout en longueur. Ces fuseaux vitrés permettent aux visiteurs de déambuler des deux côtés. Il est aussi permis de voir là des intentions d’installation contemporaine. Nous ne sommes pas loin de certains environnement muséaux. D’où je dois dire une certaine austérité, tranchant avec le caractère fleuri de la production de Wölfli. Un homme remplissant à ras bords chacune de ses pages écrites et enluminées. Le pensionnaire de la Waldau répond parfaitement à cette «horror vacui» supposée caractéristique des artistes bruts.

La Waldau vue par Wölfli. Photo Fondation Adolf Wölfli.

Un brin sépulcral, assez peu visité, le lieu contenant «Géante = Création, Le monde d’Adolf Wölfli» offre quelque chose de fascinant dans la mesure où le visiteur accepte d’accomplir un petit effort. Il lui faut longer les vitrines, regarder les écrans et avoir un regard attentif pour les quelques meubles décorés par l’aliéné. Entrer dans le contenu, souvent délirant, des textes reste cependant une autre paire de manches. Saint Adolphe II, comme Wölfli signe ses œuvres à partir de 1916, demeure tout de même une affaire de spécialistes…

Pratique

«Géante = Création, Le monde d’Adolf Wölfli», Zentrum Paul Klee, 3, Monument in Fruchtland, Berne, jusqu’au 15 août. Tél. 031 359 01 01, site www.zpk.org Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

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