Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Vitromusée de Romont raconte "La redécouverte de la couleur" vers 1900

Le vitrail a quasi disparu de 1650 à 1850. Il a fallu ensuite redécouvrir non seulement un art, mais des techniques. L'exposition fait la part belle aux verriers actifs en Suisse.

Le projet de Jakob Adolf Holzer faisant l'affiche. Il date de 1908.

Crédits: Vitromusée, Romont 2020.

Si vous y allez en voiture, il y a un parking tout près. Depuis la gare, la montée ne tient certes pas de l’ascèse, mais ça grimpe tout de même. Romont, qui a réussi à contenir son récent agrandissement urbain et sa zone industrielle dans la plaine, loin des regards, se situe sur une colline du Plateau fribourgeois. A une hauteur respectable. Autant dire que la vue panoramique qu’on découvre de son château est stupéfiante. Le visiteur se croirait dans une maquette géante. Elle représenterait la Suisse à l’usage des touristes. Et pourtant, tout est vrai! Le son des cloches de vaches, dans le lointain, n’est pas gracieusement fourni par l’Office du Tourisme et les Alpes du fond n’ont rien d’une toile peinte, comme jadis au théâtre. Pourquoi aller plus loin cet été?

C’est justement le château, construit entre le XIIIe et le XVIe siècle, qui abrite depuis 1981 un Vitromusée. Une bonne idée. Il manquait dans le pays une institution sur cet art ayant traversé le temps. Une vitrine n’abrite-t-elle pas des débris mérovingiens et carolingiens (autrement dit très vieux), tandis que les dernière créations présentées sont presque du jour, comme les œufs? Au fil des décennies, les collections se sont en plus élargies à l’ensemble du médium. L’institution que dirige depuis 2019 Francine Giese (elle remplace Stefan Trümpler, parti à la retraite) comprend un considérable ensemble de peintures sous verre, dans des salles où se trouve notamment une immense barque chargées de jarres par Monika Guggisberg et Philip Baldwin, un couple naguère présenté à l’Ariana genevois. Un cartel annonce quelque part le nouveau parcours prévu pour la fin 2020. Peut-il sera-t-il un peu retardé. Mais la chose se voit garantie par la Loterie romande et la Fondation Pentagram. Celle-ci se trouve notamment derrière le Stranze del Vetro sur l’île San Giorgio de Venise.

Vitraux et cartons à l'échelle

L'institution a beau posséder des chefs-d’œuvre médiévaux, dont certains proviennent des cathédrales de Chartres, de Soissons ou de Lausanne. Elle peut bien proposer des verrières illustrant le renouveau d’un art millénaire vers 1900 à destination du privé, comme ce fut le cas à La Chaux-de-Fonds. Le Vitromusée s’est certes mis au contemporain. Il ne lui en faut pas moins organiser pour le public des expositions temporaires, histoire de renouveler l'intérêt. La dernière en date vient d’ouvrir ses portes. Elle s’intitule «La redécouverte de la couleur». Il s’agit de raconter comment le vitrail s’est réveillé après ces siècles d’absence que constituent le XVIIe, le XVIIIe et la première moitié du XIXe. Un temps où les églises se sont voulues inondées de lumière du soleil passant à travers du verre blanc, avec les destructions que cela a supposé. A partir de 1850, il a fallu tout réapprendre, comme à Venise pour les artisans de Murano, dont les savoirs avaient quasi disparu.

La vue depuis le premier étage du château. Photo Tripadvisor.

Une équipe exclusivement féminine (qu’aurait-on dit de nos jours si elle était demeurée entièrement masculine…) s’est mise au travail. Il en a résulté, au premier étage, une présentation en six parties. Les œuvres originales se retrouvent accompagnées de dessins et de cartons à l’échelle définitive. Il y a aussi beaucoup de documents dans des vitrines. Le XIXe siècle a été le temps des grandes discussions sur les couleurs, de Goethe en Allemagne à Chevreul en France. Les idées scientifiques de ce dernier ont exercé une durable influence sur les artistes. Je rappelle que Chevreul est mort parfaitement lucide et actif à 103 ans en 1889. Il est aussi question de techniques. L’introduction du «verre américain» a ainsi changé la donne. Elle fournit l’occasion pour Romont de montrer un film sur une chapelle néo-byzantine de Louis Comfort Tiffany. Considérée comme perdue, elle a été restaurée à l’identique en partant des éléments subsistants.

Le Groupe de Saint Luc

Somme toute assez modeste sur le plan du métrage carré, le parcours permet bien sûr de voir des vitraux déplacés. Ou leurs cartons. Il y a ceux des années 1900, avec une grande verrière de Clement Heaton, un Anglais ayant longtemps vécu à Neuchâtel. Ce sont des «Femmes au sépulcre» encore préraphaélites en dépit de la date de 1910. Jakob Adolf Holzer est représenté par un carton de 1908 un peu sulpicien faisant l’affiche, mais aussi par quelques originaux. Après une courte étape Bauhaus, une école où il a existé une section verre de 1920 à 1925, c’est l’arrivée en force du Groupe de Saint-Luc (1), fondé à Genève en 1919. Il s’agissait pour lui de restaurer l’art sacré, version catholique. Notons cependant que la première moité du XXe siècle a connu une importante figuration dans les temples protestants. Pas besoin d’aller bien loin afin de le vérifier. Je vous recommande celui de Carouge, dont l’extravagant décor néo-roman a bien failli se voir bazardé dans les années 1960 au profit de cette chose toujours dangereuse qu’on appelle la pureté.

L'un des vitraux de Mehoffer à la cathédrale de Fribourg. Photo DR.

Beaucoup d’artistes se voient conviés dans cette section. Le plus connu reste sans doute Alexandre Cingria, le frère de l’écrivain Charles-Albert. Alexandre semble pourtant un hérétique du vitrail. Avec lui, pas de carton dictant aux exécutants ce qu’ils doivent faire au millimètre près. Le peintre lance des idées. Il suggère des couleurs. Et c’est très réussi, Une chose peu évidente. Dans une vaste verrière destinée en 1930 au Palais Fédéral de Berne, présentée au musée même, Augusto Giacometti, autre coloriste, s’est ainsi planté. Il avait prévu tant de grisailles pour mettre en valeur ses rouges que la lumière ne passait presque plus à travers le verre… Il y a aussi à Romont du Jean-Edouard de Castella en abondance. Cela dit, les choses doivent se présenter parfois sous forme de photographies. Il restait difficile de véhiculer les décors, extrêmement bariolés, de Sorens, Bussy ou Orsonnens.

Un côté apéritif

Que voulez-vous? C’est normal, et c’est même bien. L’exposition actuelle se veut aussi apéritive. Il s’est beaucoup produit en Suisse romande jusque dans les années 1950, avant que le béton brut s’insinue partout, décourageant apparemment les fidèles de venir. Romont se devait ainsi de faire une place aux Genevois Charles Wazem et Marcel Poncet. Le gendre de Maurice Denis, rénovateur de l’art sacré en France. Rien ne se voit en revanche dit de Józef Mehoffer, le Polonais travaillant pour Fribourg. Il faut aller jusqu’à la cathédrale de cette ville, pas bien éloignée de Romont, pour découvrir son merveilleux décor Art Nouveau, aux couleurs de sérail byzantin, dont l’élaboration a duré de 1895 à 1936. Je vais donc vous promener un peu en Suisse dans l’article suivant immédiatement cette chronique afin de vous donner des idées de promenades estivales.

(1) Saint Luc, selon des Evangiles apocryphes, aurait peint un portrait de la Vierge.

Pratique

«La redécouverte de la couleur», château de Romont, rue du Château, jusqu’au 28 février 2021. Tél. 026 652 10 95, ouvert du mardi au dimanche de 11h à 17h. Pensez à visiter, notamment pour ses vitraux, la Collégiale juste à côté.

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