Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Victoria & Albert Museum de Londres se penche sur la nourriture du futur avec "Food"

L'exposition londonienne, confiée à des designers, brasse très large. Elle embrasse toute la chaîne alimentaire. Nous irons peut-être un jour aux toilettes sur des sièges en compost.

Les déjeuners symétriques de Michael Zee.

Crédits: Michael Zee, Victoria & Albert Museum, Londres 2019.

«Choisir ce qu'on mange est une des plus importantes décisions de la journée.» Nous ne sommes pas chez le diététicien, ni le nutritionniste, mais dans les salles temporaires du Victoria & Albert Museum de Londres. Non loin de son restaurant, du reste, chef-d’œuvre victorien récemment restauré. L'exposition s'intitule «Food». Ses commissaires Catherine Flood et May Rosenthal Sloan ont ratissé large. Elles ne se sont pas limitées à la table, et à ce qui se trouve en général dessus. Les deux femmes ont voulu suivre la chaîne alimentaire «jusqu'au compost». Une fin qui forme aussi un début. Que ne peut-on pas, que ne pourrait-on pas faire avec ce qui passait récemment pour d'irrécupérables rebuts? Des rebuts rebutant, en plus.

Située au rez-de-chaussée, la manifestation se déploie dans deux vastes salles du rez-de-chaussée, dont le parcours suit un monumental rideau plissé, d'un rose très charcutier. Cette draperie révèle et unit des objets pour le moins disparates. Le scientifique se conjugue ici avec l'artistique. La nourriture du futur se voit confiée à des designers, qui tiennent pour une fois un sujet concret. Carolein (non, ce n'est pas une faute d'orthographe!) Niebling a ainsi conçu la saucisse de l'avenir. Elle contient comme il se doit un minimum de viande. Il s'agit de ménager les espaces verts comme les âmes sensibles. Nous allons sinon vers le «vegan», du moins en direction d'une consommation animale modérée. Du moins chez les intellectuels. J'ai encore vu que la publicité de Migros était axée en Suisse cet été sur les grillades, genre populaire s'il en est. Notez qu'il y a eu des précurseurs dans le genre ami des bêtes. Le V & A propose une affiche de 1905, signée H.W. Caffyn, pour un pot de Bovril. Un bœuf le regarde d'un air truste en disant: «Oh, mon pauvre frère!»

Au Shit Museum

Le visiteur avance progressivement. Il passe d'un film de Marisssa Keating sur la chaîne alimentaire aux toilettes du futur. Il en existe deux versions. L'une, très chic, reste sans eau «trop précieuse pour se voir gaspillée ainsi». L'autre est en Merdacotta. Qu'est-donc que cela? Une matière tirée de la bouse de vaches. Une idée de l'architecte Luca Cipelletti, à l'origine de The Shit Museum. Les deux directrices du projet aiment apparemment ce genre de retournements. Il y a bien, quelque part, des tasses à café en capsules compressées. «Nous en utilisons 2000 chaque jour à la cafétéria du musée. Il serait temps d'en faire quelque chose.» De joli si possible. J'éprouve cependant des réserves esthétiques face aux vases composés de papier de toilette, d'éclats de nourriture et de sang des abattoirs. Drôle de mélange, même si la cuisine anglaise a longtemps étonné le Continent par ses audaces culinaires!

La charcuterie du futur selon Carolein Niebling. Photo Carolein Niebling, Victoria & Albert Museum, Londres 2019.

A chaque étape, le public subit ainsi une remise en questions. Un changement présenté de la manière la plus flatteuse possible, tout de même. Ingénieux, comme la bière d'ananas brésilienne produite à l'énergie solaire. Ambitieux, comme avec le projet pour parler aux plantes d'Hélène Steiner. Ou anthropophage, pourquoi pas. Il me semble avoir vu dans un coin un fromage créé à l'aide de bactéries humaines. Voilà qui renouvellera la diversité! Un tableau nous a montré auparavant, preuves en mains, que le poulet est aujourd'hui si standardisé qu'il a perdu environ la moitié de sa palette génétique... Il faut donc imaginer une alimentation différente pour les décennies à venir. Une alimentation pour maigres, bien loin des «fast food». Notez qu'elle a déjà bien changé chez les gens qui réfléchissent, la bouffe. Il y a des jours où j'éprouve la nostalgie des énormes plats de gratins de pomme de terre à la crème, qu'on vous jetait comme par tombereaux sur votre assiette. Que voulez-vous? Tout ce qui paraît bon est soit immoral, soit illégal ou alors fait grossir... C'est en tout cas ce que j'entendais dire dans les années 1960.

Pratique

«Food», Victoria & Albert Museum, Cromwell Road, Londres,jusqu'au 20 octobre. Tél. 0044 20 79 42 20 00, site www.vam.ac.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h45, le vendredi jusqu'à 22h.

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