Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Victoria & Albert de Londres réédite le triomphe de Dior à Paris. "Designer of Dreams"

L'exposition diffère un peu de celle du MAD, même si les grandes lignes demeurent les mêmes. Elle révèle ainsi la filiale anglaise de Dior et promeut Maria Grazia Chiusi, l'actuelle créatrice de la maison.

Les tenues de jour. Comme à Paris, les robes du soir tiennent cependant la vedette au V&A.

Crédits: Victoria & Albert Museum, Londres 2019

Cela devait arriver. La version londonienne de l'exposition Dior, qui avait attiré 708 000 visiteurs l'an dernier dans un Musée des arts décoratifs (ou MAD) parisien peu préparé à un tel succès, s'annonce comme un nouveau triomphe. Le Victoria & Albert Museum gère cependant cette fois les choses. S'il vaut mieux acheter son billet à l'avance pour une date et une heure données, il existe deux files devant l'entrée, à l'intérieur du bâtiment. La présentation se situe en effet dans les nouvelles salles Sainsbury, où s'est notamment déroulée une exposition immersive sur l'opéra dont je vous ai parlé. Devant l'escalier menant à ce lieu souterrain se trouvent donc les prioritaires et les autres. Des gens très gentils, en uniforme jaune, vérifient que tout se passe dans l'ordre. Et comme c'est le cas, les choses vont plus vite, même si la jauge reste hélas faible. L'inconvénient, avec les robes, c'est qu'elles prennent beaucoup de place!

L'idée reste bien sûr la même qu'à Paris. Il s'agit d'un hommage à la maison Dior, et non au seul Christian. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il s'agit là d'un somptueux dépliant publicitaire en 3D, mais il y a un peu de ça. A la fois sponsor et prêteuse, la puissante firme veut faire croire que tout est bien allé après la mort de son fondateur en 1957, après dix ans à peine de créations. Les difficultés rencontrées se retrouvent comme il se doit gommées. Pas un mot sur le licenciement d'Yves Saint Laurent, qui avait repris les rênes à 20 ans après le décès subit du maître. Un renvoi devenu par la suite la chance d'une vie pour YSL. Rien non plus sur l'affaire John Galliano, lui aussi remercié après des propos antisémites. La corde dans la maison d'un pendu. Dior a souffert dans les années 1960 des activités néo-nazies de Françoise Dior, la nièce du couturier (1). Tout doit apparaître lisse et consensuel. Un long fleuve tranquille.

Un Trianon des années 1950

Il y a cependant des différences avec le MAD, que remarqueront vite ceux qui auront la bonne fortune de voir les deux versions. La première tient à l'endroit. Les salles Sainsbury n'ont pas la même hauteur sous plafond. Elles ne possèdent pas le décor 1900 voulu. Dior avait voulu pour ses défilés un mobilier Louis XVI Ritz en hommage au grand hôtel. D'où un sentiment d'écrasement, même si les décorateurs ont fait des merveilles pour suggérer une sorte de Trianon destiné aux Marie-Antoinette des années 1950. L'autre distance par rapport aux Arts décoratifs est la présence, devenue presque abusive, de Maria Grazia Chiuri. L'Italienne dirige les collections féminines de Dior depuis 2016, après avoir été chez Valentino. Il s'agit de mettre en valeur celle qui produit les modèles actuels, qui doivent après tout se vendre. Je dois dire que la dame se tire bien d'affaires. Elle se coule dans le moule, en dépit de quelques revendications féministes qui font ici sourire. La révolution n'aura pas lieu chez Dior. Le «grand soir» désigne encore un style de robe de bal.

La taille étranglée des modèles de 1947. Elle avait donné naissance à la guêpière. Photo V&A Museum, Londres 2019.

Le parcours, qui s'ouvre avec le célébrissime tailleur «Bar» de 1947 (veste blanche à la taille étranglée sur une jupe corolle noire), reste donc sans chronologie, comme au MAD. La volonté est d'affirmer une continuité stylistique, même si cette dernière a connu des accrocs. Des modifications aussi, en terme d'image. Dior lui-même travaillait pour de vraies clientes, nombreuses et fidèles. Maria Felix, la superstar mexicaine, lui achetait parfois la collection entière. Saint Laurent, lors de son bref passage, puis Marc Bohan, resté lui vingt-neuf ans à la tête de la maison, n'ont pas modifié cette manière de voir. Puis les temps ont changé et la haute couture s'est muée en produit d'appel. Gianfranco Ferré a du coup donné dans le grand luxe tapageur. John Galliano s'est livré ensuite à un show théâtral. Il a du coup caricaturé le style Dior, outrant chaque détail. Il lui est arrivé de s'égarer à force de fumer la moquette. Importable et invendable, son défilé égyptien a dû faire se retourner Monsieur Dior dans son sarcophage. Raf Simons a dû opérer un retour à la raison avant de passer le témoin à la signora Chiuri, première femme à diriger la maison.

La robe de la princesse

Si les époques se retrouvent brassées par la commissaire Oriole Cullen en abordant différents thèmes, comme la fleur ou les accessoires, il y a encore une différence à souligner par rapport à Paris. C'est l'existence de Dior Londres. Comme à New York, il existait ici une filiale, menant sa propre vie. Elle était supposée adapter les ligne dictées par Paris au goût britannique. Ce n'était pas forcément un Anglais qui la dirigeait. Avant de monter avenue Montaigne, Marc Bohan (aujourd'hui nonagénaire) a dirigé Dior Londres. Les choses ont continué jusqu'en 1976, date à laquelle cette filiale a disparu. En trois décennies, elle a beaucoup produit, même si les clientes les plus en vue se ravitaillaient à Paris. C'était le cas de la princesse Margaret, sœur cadette d'Elizabeth II, dont l'exposition montre la spectaculaire robe blanche créée en 1951 pour ses 21 ans. Un chef-d’œuvre appartenant aujourd'hui au Museum of London. La reine elle-même n'avait pas droit à ce genre de splendeurs. Elle devait, patriotisme oblige, se faire habiller par des créateurs locaux comme Norman Hartnell.

La princesse Margaret dans la robe de Dior créée pour ses 21 ans. Fragment d'une photo de Cecil Beaton fournie par le V&A. Droits Sotheby's

Dans l'ensemble, «Christian Dior: Designer of Dreams» constitue une réussite. Il s'agit de faire rêver les visiteuses. Des femmes de tous les âges. Les quatre lettres du mot Dior ont su traverser les générations. Et tant pis si elles couvrent aujourd'hui bien des produits plutôt banaux comme des lunettes, des rouges à lèvres, des bas ou des t-shirts. Le rêve, c'est après tout l'illusion.

(1) Etrange attitude... Résistante de la première heure, la soeur de Dior est morte dans un camp de concentration.

Pratique

«Christian Dior, Designer of Dreams», Victoria & Albert Museum, Sackler Courtyard, salles Sainsbury, Cromwell Road, Londres, jusqu'au 14 juillet. Tél. 004420 79 42 20 00, site www.vam.ac.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h45, le vendredi jusqu'à 22h. Tourné vers la mode, le musée présentera en parallèle Mary Quant, la reine des «sixties», dès le 4 avril 2019.


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