Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Victoria & Albert de Londres révèle le monde merveilleux du photographe Tim Walker

Le musée lui a demandé en 2016 une exposition mêlant ses oeuvres récentes et leurs sources d'inspiration. Une réussite totale qui plonge le visiteur dans des rêves.

Tim Walker, autoportrait en personnage de la Comedia dell'arte.

Crédits: Studio Tim Walker

Il s'appelle Tim Walker. Tim comme Timothy, naturellement. En Grande-Bretagne, tout le monde connaît ce photographe surdoué. Il a fait l'objet de plusieurs expositions et de livres luxueux, le dernier d'entre eux, «Shoot for the Moon» venant de sortir chez Thames & Hudson. Sur le Continent, cet enfant prodige de l'image de mode demeure en revanche presque un inconnu. Les Rencontres d'Arles lui ont bien dédié un hommage en 2008, mais il n'y a rien eu depuis en France. Ni en Suisse non plus d'ailleurs, alors qu'on peut ne pas toujours trouver l'Elysée de Lausanne ou le Fotomuseum de Winterthour au sommet de leur forme.

En fait, Tim, à qui le Victoria & Albert Museum de Londres offre pour de nombreux mois la totalité de ses surfaces d'exposition, subit le sort de la plupart de ses prédécesseurs. Culturellement, artistiquement, l'Angleterre reste une île, même s'il s'agit aussi d'un point de ralliement depuis les années 1960. Aucun musée n'a à ma connaissance consacré de rétrospective à Lord Snowdon, qui fut un temps le beau-frère d'Elizabeth II. Dans le 8e art, seuls les initiés connaissent, côté mode et glamour, Angus McBean, Madame Yevonde ou Norman Parkinson. Personnage fabuleux, devenu mythique, Cecil Beaton fait figure d'exception. Mais il faut dire que ce touche-à-tout a beaucoup travaillé en France comme aux Etats-Unis.

Classeur d'archives

De Beaton, Tim Walker, né en 1970, a classé tout jeune les archives, qui appartiennent à Sotheby's. Le débutant a ainsi terminé sa Trinité. Il ne s'agit bien sûr pas de celle formée par le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Non. La sienne comprend Beaton, Irving Penn et Richard Avedon. Un signe que notre homme n'est pas rancunier. A ses débuts, Walker fut le quatrième assistant du photographe américain. Jugé trop lent, il a été renvoyé par le maître. Ce dernier ne pouvait pas se douter que ce jeune homme maigre et rêveur deviendrait un jour son successeur. Après «Vogue Italia», où il a été adoubé par l'éditrice en chef Franca Sozzani (morte en 2016), il y a ainsi eu des revues que seuls les «fashionistas» regardent vraiment(personne ne demande de les lire). Je citerai «W», «I-D» ou«LOVE». Les nouvelles références.

Photo de mode. L'hiver en blanc comme des larves. Photo Studio Tim Walker, Victoria & Albert Museum, Londres 2019.

La photo de Tim, dont les visiteurs du V & A peuvent aujourd'hui juger, ne répond absolument pas aux canons fixés par Penn et Avedon, ces rois du fond neutre. Chez le Britannique, tout part d'un décor, repéré au préalable et un peu(voire beaucoup) modifié pour l'occasion. L'Anglais hante ainsi la campagne et ses châteaux, les parcs et leurs bouquets de grand sarbres, les appartements décatis et ce qui leur reste de meubles. Il se lance ensuite, avec une équipe bien rodée. Pas de truquages, comme l'avait prouvé en 2012-2013 sa belle rétrospective de Somerset House. Quand il faut une poupée de cinq mètres de haut,répondant à l'une de ses visions, quelqu'un construit une poupée de cinq mètres. Si un avion doit passer à travers les cloisons d'un appartement, un spécialiste conçoit une maquette grandeur nature.Pour une firme vendant de la laine en peloton, Tim a bien imaginé un accident entre deux Rolls dans des chemins vicinaux. Eh bien, des petites mains patientes avaient tricoté de housses pour les deux voitures!

De l'Inde à Bayeux

Ce ne sont pas ces images, devenues iconiques (elles produisent pourtant leur réel effet seulement tirées en très grand), que l'amateur retrouvera au rez-de-chaussée du V &A. L'actuelle exposition, dont le projet remonte à 2016, comprend presque uniquement des travaux récents. Je ne dis pas qu'il y ait une évolution flagrante avec le temps. Mais Tim doit toujours retrouver de nouvelles idées, entre rêve et réalité, afin de satisfaire de nouveaux clients. Il y a donc cette fois une série indienne, hyper-colorée, ou une autre, médiévale, inspirée par la«Broderie de Bayeux». Une suite de portraits, ou d'illusions de portraits, recrée pour sa part la figure presque gothique de la poétesse Edith Sitwell. Une dame souvent photographiée en son temps, qui n'est plus le nôtre, par Cecil Beaton.

Photo fantastique choisie pour l'une des affiches. Photo Studio Tim Walker, Victoria & Albert Museum, Londres 2019.

Si l’exposition se déroule dans une institution en principe consacrée à l'ensemble des arts décoratifs (même si elle s'occupe aujourd'hui surtout de mode), c'est pour une bonne raison. La direction a demandé à l'artiste de montrer ses photos dans leur environnement. Je m'explique. De taille ici finalement moyenne, les clichés se voient rapprochés de leurs sources d'inspiration. Tim est un habitué de la gigantesque maison de Cromwell Road. Les conservateurs lui ont bien sûr ouvert leurs réserves, riches de millions de pièces. Il a choisi. Certaines images rencontrent du coup des vitraux venus de Rouen. Une immense robe de cour anglaise du XVIIIe siècle, en fait toute plate,complète d'autres clichés dans un environnement rose. La «Broderie de Bayeux» s'invite sous forme d'un énorme tirage photographique des années 1880. Il y a aussi de l'Alexander McQueen, dont Tim Walker a immortalisé de son vivant certaines des extravagantes créations.

Les robes au troisième plan

Tout cela se mêle et s'enchaîne à la perfection (1). Nous sommes au sein d'un univers exprimant ce que l'Angleterre peut receler de plus créatif. De plus imaginatif.Aux antipodes de sa photographie réaliste, qui irait de Don McCullin(dans le genre dramatique) à Martin Parr, (pour la vulgarité quotidienne). Il s'agit bel et bien de «Wonderful Things», comme le veut le titre. Nous public sommes hors du monde, même si le réels'y invite souvent. Walker le voit juste de manière différente.Avec lui, une forêt peut entrer dans une chambre. Ou celle-ci va se retrouver perchée sur des arbres. Les vêtements, même portés par l'inévitable Kate Moss et la plus inattendue rousse Karen Elson, passent du coup au troisième plan. Ce que Tim Walker vend aux lectrices, ce sont des fantasmes. Des illusions. Des idées. Des songes. Autrement dit du merveilleux.

(1) Le public peut aussi suivre des films montrant le "making of". Mais comment c'est fait?

Pratique

«Tim Walker, Wonderful Things»,Victoria & Albert Museum, Cromwell Road, Londres, jusqu'au 8 mars 2020. Tél. 0044 20 79 42 20 00, site www.vam.ac.uk Ouvert du lundi au dimanche de 10h à 17h45, le vendredi jusqu'à 22h.

P.S. Le site connaît encore de nouveaux problèmes. Il tend maintenant à coller des mots entre eux. J'ignore quelle sera sa prochaine lubie.

Karen Elson dans un environnement mortuaire. Photo Studio Tim Walker, Victoria & Albert Museum, Londres 2019.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."