Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Victoria Albert de Londres montre aujourd'hui Mary Quant, la reine de la minijupe

La Britannique a connu un succès fou dans les années 1960 avec une mode dansante et décomplexée, vendue bon marché. Qu'en reste-t-il aujourd'hui?

Mary Quant, avec sa coiffure signée Vidal Sassoon.

Crédits: DR, photo fournie par le Victoria & Albert Museum, Londres 2019.

C'est le parrainage des cheveux blancs. Venues nombreuses, les visiteuses ont presque toutes entre 75 et 85 ans. Rien là que de normal. L'exposition apparaît pour le moins générationnelle. Si Mary Quant, la reine de la mini jupe, a marqué on époque, elle a par la suite subit le choc en retour. Ses créations ont vite fait «années 1960», même si la marque existe encore. En tout cas pour les cosmétiques. Il semblait donc temps de la faire entrer au musée. L'actuelle présentation du Victoria & Albert de Londres se situe dans la même veine que celle que la Ca' Pesaro de Venise a consacrée il y a un an à Elio Fiorucci. Le roi de la confection italienne «jeune» de la même époque.

Mary Quant a pu assister à l'événement actuel. Il s'agit aujourd'hui d'une dame de 85 ans, dont on voit peu de portraits récents. «Dame» à tous les sens du terme, puisque Elizabeth II l'a anoblie en 2015, après l'avoir faire Officier de l'Empire britannique dès 1966 en raison des services rendus à la mode nationale (1). Il est d'ailleurs édifiant de suivre les promotions anglaises au regard des très convenues attributions de la Légion d'Honneur en France. Au rayon féminin, Mary se retrouve ainsi de l'autre côté de la Manche aux côtés de Vivienne Westwood, de Joan Collins ou de Vera Lynn (102 ans aujourd'hui!), la chanteuse cockney des années de guerre. Buckingham se montre visiblement moins snob que l'Elysée, qui ne décerne pourtant lui aucun titre monarchique.

Débuts sur King's Road

Mary est donc née en 1934, comme Brigitte Bardot ou Sophia Loren. Ses parents viennent du Pays de Galles. Elle grandit dans une capitale sinistrée. «C'était une ville bombardée, avec du «fog» (brouillard, NDLR) partout, et des gares bien noires où l'on buvait du thé Typhoo.» Une marque que j'ai encore connu dans mon enfance. L'adolescente s'intéresse à la mode, qui se fait à l'époque du côté de Paris. Après avoir tâté de l'illustration, elle se lance à 21 ans. Mary n'est pas seule. Elle est associée à Archie McNair et surtout Alexander Plunket Greene. Un ancien trompettiste jazz de bohème. Il était alors du dernier chic, ou plutôt de la dernière audace, de coucher avec un trompettiste de jazz bohème. Mais Mary l'a vite épousé. Le trio est donc à l'origine de la première boutique, lancée sans argent sur King's Road en 1955.

Toutes en Mary Quant! Nous sommes vers 1963. Photo DR fournie par le Victoria & Albert Museum, Londres 2019.

Le magasin commence par vendre de la confection. «Mais on s'est vite rendu compte qu'il faudrait fabriquer nous-mêmes nos vêtements. Autrement, rien ne changerait jamais.» Pas question d'ouvrir ses propres usines. Mary et ses associés vont utiliser des entreprises existantes, en les mettant en concurrence afin de faire baisser les prix. «La mode doit au départ être pensée pour une production de masse en utilisant les moyens adéquats.» La Britannique ne travaille pas uniquement pour sa boutique, que rejoindront bientôt deux autres magasins Bazaar. Elle crée des collections pour des marques diverses, qui la font connaître jusqu'aux Etats-Unis. Si les années 1950 restent encore calmes, la décennie suivante devient celle du «Swinging London». Mary a la chance d'arriver au bon moment, celui des Beatles et des Stones. Vers 1965, toute l'Europe s'habille de vêtements rigolos, mais bas de gamme, à Carnaby Street, qui restait jusque là une morne rue de Soho. Londres demeure alors la capitale du bon marché.

Pas de pantalon pour les femmes!

Le coup d'éclat de Mary, bientôt coiffée par Vidal Sassoon, le styliste capillaire à la mode, aura été de raccourcir toujours plus les robes. «Pour permettre aux femmes de courir après les bus», disait-elle, ce qui n'était pas tout à fait vrai. Rester à peu près décente devenait toujours plus difficile. Il se fait simplement que les temps se voulaient optimistes. La prospérité permettait des audaces, comme dans les années 1920. C'est toujours quand les menaces se précisent quand les jupes rallongent. Ce sera le cas vers 1973, avec la première Crise, alors que l'étoile de Mary commence déjà à pâlir. Notons au passage que le pantalon féminin restait impensable, du moins en ville. Il n'y en a d'ailleurs pas dans les nombreuses créations de l'Anglaise présentées au V & A sur les deux étages du pavillon destiné à la mode. Le public ne voit que des robes n'ayant pas toujours bien vieilli. Les coupes restent approximatives, les matériaux pauvres et les finitions inexistantes. Il faut dire que le Victoria & Albert présente Dior en même temps (2)!

La photo des débuts avec son mari Alexander et le sigle de Bazaar. Photo DR fournie par le Victoria Albert Museum, Londres 2019.

Comment l'exposition a-t-elle été organisée par le musée? Avec l'aide des réseaux sociaux. Il était clair qu'une institution publique n'allait pas acheter du Mary Quant à l'époque. Peu de gens lui ont donné par la suite de ses créations. Nous ne sommes en principe pas avec elles dans le muséal. Un appel a donc été lancé aux femmes. Qu'avaient-elles gardé? Avaient-elles une bonne photo posée à l'époque dans les robes qu'elles pourraient prêter? Le message a été entendu. Ce que le public voit provient en bonne partie du public, Mary elle-même ayant fait l'appoint (3). Le visiteur dispose donc d'une véritable radiographie de la clientèle de la dame, qui a su pénétrer jusque dans des milieux populaires. C'était accessible, même s'il faudrait pouvoir opérer des taux de conversions. Un salaire de 4000 livres par an représentait alors une somme énorme.

Le coup de vieux

Voilà. Ce précis de «science quantique» reflète l'esprit d'un temps désormais très lointain, même si j'ai passé l'autre jour à Londres devant le salon de coiffure de Vidal Sassoon. Il existe toujours, bien que l'homme soit décédé en 2012. A Londres, le vieux cohabite toujours avec le neuf, même si l'ex-capitale de l'Empire, aujourd'hui au bord du Brexit, sent toujours davantage le fric et la gentrification. L'étonnant, c'est que ce qui a incarné la jeunesse puisse aujourd'hui faire aussi vieux...

(1) En 1966, Mary publiait déjà ses mémoires, «Quant by Quant». A 32 ans!
(2) Dior dure jusqu'au 1er septembre.
(3) Il y a aussi des images de magazines avec les top-modèles d'alors Twiggy («la brindille») et Jean Shrimpton.

Pratique

«Mary Quant», Victoria & Albert Museum, Cromwell Road, Londres, jusqu'au 16 février 2010. Tél. 004420 79 42 20 00, site www.vam.uk.org Ouvert tous les jours de 10h à 17h40. Le vendredi jusqu'à 22h.

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