Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Tome 2 est paru! Philippe Dagen continue son histoire des primitivismes en art

C'est cette fois "Une guerre moderne". Celle que livrèrent les esprits libres contre les totalitarismes. Le parcours part de 1912 pour s'arrêter en 1939.

"La Revue Nègre" à Paris de 1925. Affiche de Paul Colin. Quand l'Afrique devient une mode...

Crédits: DR.

Suite, et apparemment fin. En 2019, Philippe Dagen sortait chez Gallimard «Primitivismes, une invention moderne». C’était bien. Je vous avait parlé de ce gros bouquin. Le récit menait son lecteur jusque vers 1910. Quelques amateurs, pour la plupart des artistes (Vlaminck, Derain, Nolde, Magnelli, Picasso…), faisaient passer les statues africaines du statut de témoignage ethnographique à celui d’objet d’art. Mieux! Ils s’en inspiraient, même si certaines de leurs dérivations se voient aujourd’hui remises en cause. Inutile de dire que les sculptures «nègres» en question n’avaient pour ces amateurs aucune origine précise. Ils les avait acquises à Paris, ou dans un port, pour quelques francs. Alors, de quelles ethnies émanaient-elles au juste? Allez savoir… même s’il existait déjà le poussiéreux Musée du Trocadero pour faire des comparaisons! Et heureusement déjà des musées plus professionnels en Allemagne.

Helena Rubinstein et l'une de ses acquisitions. Les grandes collections privées naissent dans les années 1920 et 1930. Photo DR.

Aujourd’hui, l’enseignant universitaire et journaliste du «Monde» propose au public la suite. «Primitivismes, une guerre moderne» commence en 1912. Une année charnière. Selon les témoignages d’époque, le cercle des amateurs de «curiosités» africaines s’élargit alors rapidement. Les prix montent. La «bonne» marchandise se raréfie. Les premiers faux apparaissent. Des livres vont bientôt paraître en France comme en Allemagne ou dans la jeune URSS. Tout semble prêt à la fin de la guerre, en 1918, pour que la statuaire Punu, Baoulé, Dogon ou Fang devienne à la mode. Les années «folles» l’adopteront en effet au même titre que le jazz ou le charleston. Un exotisme. Aimer ce qui est «nègre» constitue désormais un signe de modernité. Comme Philippe Dagen l’explique bien, cet entichement n’exclut ni le racisme, ni le colonialisme. «La France est en Empire»…

L'entrée en scène de l'Océanie

Jusqu’ici, tout reste encore simple. Linéaire. Chronologique. Mais la vogue même de l’art africain (eh oui, c’est bien un art!) pousse bientôt les esprits les plus libres à regarder ailleurs. La religion des surréalistes est faite. Ils plébiscitent l’Océanie, inédite, abstraite et porteuse de rêves. Mais point n’est forcément besoin pour eux (ou pour d’autres) d’aller aussi loin afin de trouver des paradis perdus. Il y a les productions des enfants. Des fous. Des marginaux. Et puis, toujours sans se déplacer, il suffit de remonter le cours du temps en empruntant des chemins de traverse. L’Antiquité méditerranéenne a vu naître des civilisations non classiques, de la Crète minoenne aux «nuraghe» sardes. Il y a eu les Barbares après Rome. La première architecture romane. Très fruste, cette dernière. Il y a là de quoi alimenter de nouveaux besoins en primitif. Un mot devenu aujourd’hui tabou, même s’il existe toujours, pour le Bas Moyen Age, des primitifs italiens ou flamands dans les musées. Là aussi, les peintres font fi de la logique comme de la perspective (1).

Philippe Dagen. Photo Fondation Giacometti, Paris 2021.

Dès lors, le texte de Philippe Dagen devient, je dois le dire, plus ardu. Le lecteur se doit d’avoir un minimum de connaissances au départ pour suivre l’auteur dans un véritable maquis d’informations. La situation des années 1930 devient infiniment complexe. C’est pourtant là que le public doit comprendre où réside la guerre «moderne». Ou plutôt idéologique. Dans une Europe où montent les totalitarismes, il y a d’un côté les néo-classiques soutenant des régimes forts de droite (Italie, Allemagne) ou de gauche (URSS). Ils honnissent tout ce que le primitif (un peu idéalisé) suppose comme liberté individuelle. Face à eux se trouvent ceux qui résistent à ce formatage à la fois politique, économique et culturel. Ou du moins qui le devraient normalement. Philippe Dagen ne précise pas à quel point les surréalistes pouvaient par exemple se révéler sectaires. Dada, vers 1920, offrait une voie autrement plus ouverte.

Cent pages de notes!

L’auteur peut terminer son discours (par instants moins magistral qui professoral) avec quelques pistées. Elles glissent sur les années 1939-1945. Puis elles couvrent la décennie suivante. L’ouvrage n’est pourtant pas terminé, puisqu’il comprend encore une centaine de pages d’appendices et de notes diverses. Elles s’adressent sans nul doute à ceux «qui veulent aller plus loin». Encore faut-il avoir digéré auparavant ce qui précède. Un travail à plein temps. Le livre se révèle exigeant. Un peu touffu. Avec des longueurs, voire des tunnels. Mais sans doute fallait-il ça pour ne pas rester à la surface des choses. Et ce d’autant plus que Philippe Dagen avance sur un terrain aujourd’hui miné. Identité… Colonialisme… Racisme…

(1) Les primitifs italiens et flamands. Là, c’est moi qui rajoute.

Pratique

«Primitivismes 2, une guerre moderne», de Philippe Dagen aux Editions Gallimard, 462 pages.

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