Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Stanze del Vetro vénitiennes rendent hommage au talent de Maurice Marinot (1881-1960)

Le peintre français s'est consacré au verre entre 1911 et 1934. Travaillant en équipe, puis seul, il a créé des pièces d'une puissante originalité.

Marinot première version. Avant 1914. Les pièces reçoivent encore un décor émaillé.

Crédits: Stanze del Vetro, Venise 2019.

C'est un nom sous lequel le grand public (et même le petit!) garde de la peine à inscrire un œuvre. Il faut dire que les verreries de Maurice Marinot (1882-1960) se voient rarement exposées, du moins sous forme de tir groupé. Il en existe pourtant plusieurs noyaux importants. Je pense notamment à celui de la collection Pierre Lévy, présentée au Musée d'art moderne de Troyes. Le bonnetier avait acquis nombre de pièces de son compatriote, puisque Marinot est né et mort à Troyes. Plus tard, sa fille Florence a réparti les pièces, apparemment nombreuses, qui restaient dans le fonds familial. Elle a choisi quelques points de chute, dont le Musée des arts décoratifs de Paris (devenu depuis le MAD) ou le Musée des beaux-arts de Lyon. Chacun d'entre eux a reçu de quoi documenter une production plutôt courte. Marinot débute en 1911 pour se désintéresser de ses fours, ou plutôt ceux de la cristallerie des frères Viard, à partir de 1933-1934.

Marinot au travail, à la fin des années 1920. Photo DR.

Le Stanze del Vetro proposent aujourd’hui à Venise une rétrospective Marinot. Rien là que de très logique. Une fois par an, la présentation temporaire se veut historique, sans quitter pour autant le XXe siècle. C'est la volonté de la Fondation Pentagram, qui a réaménagé les lieux à l'arrière de l'île San Giorgio et qui s'occupe de monter deux expositions par an. La plupart du temps confiées à Marino Barovier. Des présentations de luxe, dotées chacune d'un énorme catalogue scientifique. Entrée gratuite. Présentation aérée, mais un peu toujours semblable. Programmation en général vénitienne. On peut le comprendre. Avant Marinot, je ne me souviens que d'une manifestation vouée à la Sécession viennoise et une autre aux créations finlandaises des années 1950 et 1960.

Au départ, un créateur de modèles

Le Troyen était au départ comme à l'arrivée peintre. L'homme a débuté dans la mouvance des fauves, vers 1900. Le verre connaît alors, on le sait, un véritable renouveau en France avec des expériences aussi différentes que celles de Gallé et de Lalique. Le débutant entre ainsi en contact avec les Viard vers 1910. Au début, il crée des formes et dessine des motifs. Les ouvriers exécutent selon ses plans, soufflant et émaillant. La Galerie Hébrard vend le résultat à Paris sous l'égide de l'artisanat d'art. Marinot imagine ses projets dans le goût d'une époque s'éloignant de l'Art Nouveau sans trop savoir où elle va. Des médaillons et des guirlandes. Des figurations humaines aussi, avec des dames un peu dénudées. Nous sommes dans un néo-classicisme reflétant «Le prélude à l'après-midi d'un faune» et les robes à la grecque de Mariano Fortuny. Une pause antiquisante avant la première Guerre mondiale.

Un Marinot des années 1920. Photo Stanze del Vetro, Venise 2019.

Marinot obtient du succès. Il entend le prolonger, alors que l'Art Déco s'impose peu à peu, après 1918, grâce à ses nouvelles formes géométriques. L'homme sait cependant s'éloigner de lignes convenues pour proposer des coupes et des flacons (fermés par un bouchon coloré) hors mode. Il a entre-temps appris à travailler seul. Dès 1922, il n'a plus besoin d'assistants. Il peut donner en solitaire des pièces uniques, même si celles-ci se révèlent parfois cousines, voire jumelles. Avec lui, pas de créations aux parois aussi fines que possible. Nous sommes dans le solide, le lourd et le massif. La matière contient des couleurs plutôt sombres, de discrètes paillettes et des bulles aériennes. Le résultat s'approche de l’œuvre indépendante, même si elle conserve en apparence une fonction utilitaire. Il s'agit là d'objets pour collectionneurs fortunés. La Crise de 1929 freine cet élan. Puis vient une lassitude. Reconnu sur le plan européen, Marinot pose ses cannes et ses pinces. Projeté dans une petite salle du bâtiment, un film de Jean Benoît-Lévy daté de 1933 le montre s'attaquant à ses dernières pièces, ou presque. Le Troyen se trouvera des successeurs avec des verriers comme André Thuret (1898-1965).

Un endroit magnifique

Les Stanze del Vetro offrent de lui un nombre élevé de verreries. Dans les 200, avec en plus des dessins préparatoires. C'est sans doute beaucoup. Les Marinot sont magnifiques, bien sûr. Mais ils ne possèdent ni la fantaisie, ni surtout la variété des créations sorties des ateliers vénitiens. D'où une légère impression de répétition. Sans doute eut-il été bon d'inclure une ou deux toiles de Marinot, qui n'ont rien de déshonorant, contrairement à celles du photographe Pierre-Henri Lartigue. L'exposition créée par Jean-Luc Olivié et Cristina Beltrami n'en vaut pas moins le déplacement, même jusqu'à Venise. Le lieu reste de plus superbe, surtout par beau temps. C'est l'une des belles vues de la ville, avec d'un côté le Palais des Doges et de l'autre la me. Le port de plaisance entre les deux. Un entracte bienvenu entre deux épisodes de la Biennale.

Pratique

«Maurice Marinot, Vetri 1911-1934», Stanze del Vetro, Isola San Giorgio, Venise, jusqu'au 28 juillet. Tél. 003941 52 29 138, site www.lestanzedelvetro.org Ouvert tous les jours, sauf mercredi, de 10h à 19h.

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