Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le somptueux Palazzo Corsini abrite à Florence la 31e "Biennale dell'Antiquariato"

La première édition a eu lieu en 1959. La foire est devenue moins internationale en raison des limitations à la circulation des oeuvres. Elle réunit cette fois 77 participants.

Le "tondo" de Benedetto da Maiano

Crédits: Photo Galleria Longari, Milan 2020.

C'est l'autre Biennale. Je parle ici des antiquaires, pas d'art contemporain. Alors que celle de Paris s'est terminée au Grand Palais avec 38 500 visiteurs (plus les 10 000 invités du vernissage), Florence s'est lancée samedi 21 septembre dans la course au Palazzo Corsini. Je précise que la manifestation se déroule ici, comme le veut la logique, une fois tous les deux ans. Elle dure par ailleurs dix jours, ce qui lui permet d'englober deux week-ends. Des moments supposés plus fréquentés par le public. Un public sans rapport avec les hordes de touristes envahissant la ville à toute saison. A côté, Venise ou Barcelone ont l'air en ce moment l'air de déserts. J'y reviendrai dans une autre chronique.

La Biennale Internazionale dell'Antiquariato possède un glorieux passé. Elle remonte à 1959, soit à trois ans avant son homologue parisienne. L'idée était dans l'air depuis un certain temps. Mario Bellini l'avait émise dès 1953. La cité pansait alors ses blessures de la guerre. On sait que les Allemands ont fait sauter un quartier entier, épargnant juste le Ponte Vecchio. 1953, c'était donc un peu tôt, même si le Palazzo Pitti avait fédéré la haute couture italienne dès 1951. Mais la mode est une industrie, ce que ne peut se targuer le métier des antiquaires, même si la fabrication de faux en restait une à cette époque. Il a donc fallu patienter pour avoir une édition timide au Palazzo Strozzi en 1959, suivie en 1961 d'une seconde mouture tombant en plein «boom» économique. On a alors vu au Strozzi des capitaines d'entreprise comme Greta Garbo, Silvana Mangano ou Sophia Loren. Un peu de glamour ne fait jamais de mal dans le tableau.

Les années impaires

Pendant longtemps, il est resté admis que Florence gardait les années impaires, tandis que Paris prenait les paires. La place florentine demeurait alors internationale, ce qu'elle n'est plus aujourd'hui. Il faut dire que les Italiens ont toujours davantage serré la vis pour ce qui est des exportations d'antiquités. Le Strozzi, où je me souviens d'être allé, a donc peu à peu servi de point de ralliement aux seuls marchands nationaux, géographiquement dispersés. Puis la manifestation a changé d'air, à moins que ce ne soit d'ère. Quittant le Strozzi, elle s'est installée en 1997 chez les Corsini. Ceux-ci possèdent un immense palais au bord de l'Arno. Une demeure si vaste que la famille princière ne l'habite plus guère, voire plus du tout. Elle en loue des bouts pour des fêtes et des foires. La trente et unième édition de la Biennale occupe ainsi aujourd'hui un bout du rez-de-chaussée et un autre au premier étage, du côté du fleuve. Des salles à fresques du XVIIe siècle, plus un sublime nymphée. Les sculptures se marient aux coquillages dans ce rêve baroque. Une œuvre d'art totale, dont la restauration, commencée en 2017, vient de se terminer.

Le nymphée restauré. Photo Nicholas Hall.

Qui est venu cette fois? Soixante dix-sept participants, avant tout transalpins. Les rares étrangers (Peter Finer, Sismann, Nicholas Hall...) tentent ici leur chance pour la première fois, à moins qu'ils gardent de solides racines italiennes comme Maurizio Nobile de Paris ou Cesare Lampronti de Londres. La part contemporaine reste réduite. Si Continua de San Giminiano (qui fait quasi toutes les foires) est bien là, j'ai aussi noté la présence de Tornabuoni ou de Poggiali, ce dernier se concentrant sur Gilberto Zorio. Un artiste «pauvre» pour le moins déplacé dans un cadre aussi riche. D'une manière générale, les stands demeurent plutôt petits, ce qui a hélas incité certains exposants à faire de la surcharge. Que voulez-vous? Ils doivent rentrer dans leurs frais. Tout le monde n'a pas en stock un objet phare, comme le «Saint Jérôme» d'Orazio Gentileschi chez Robilant & Voena, le «Portrait d'homme en gris» de Ghislandi chez Canesso ou le tondo en marbre de Benedetto da Maiano de Longari. Une création de la Renaissance dans un état de conservation si parfait qu'elle en fait tousser certains. Le doute s'infiltre vite, dans le milieu des antiquaires...

Généralistes et spécialistes

D'une manière générale, le niveau semble bon. Correct, en tout cas. L'accrochage trop serré dessert en effet nombre de stands. Il y a comme toujours les généralistes, qui font un peu de tout, et des spécialistes. Certains tentent même de monter une exposition de type muséal. Je citerai Apolloni, dont les murs sont consacrés à la néo-classique famille des Sabatelli ou Tiziana Sassoli, qui se penche sur celle des Gandolfi. De beaux peintres bolonais de la fin du XVIIIe siècle. Dans un tout autre genre, Dario Ghio de Monte-Carlo montre uniquement des bijoux en corail. Robertaebasta, dont la tenancière ressemble toujours davantage à une cartomancienne sur le retour, propose pour sa part de l'Art Déco un brin mussolinien. Voilà qui amène un peu de diversité dans un ensemble tournant autour de l'Italie des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. Un domaine gardant ses amateurs. Il suffit de regarder les points rouges. Mais, comme l'explique un des exposants, il s'agit là de gens discrets, dont les intérieurs de risquent pas de finir dans les magazines de décoration.

Le Ghislandi des Canesso. Un chef-d'oeuvre. Photo Galerie Canesso, Paris 2020.

A ce propos, Florence attire-t-elle un public âgé? Une question qui se pose toujours à l'heure des relèves nécessaires. Eh bien, pas davantage qu'ailleurs! Le goût reste plus traditionnel en Italie. En Europe, l'ancien garde autrement ses niches. Deux preuves. J'ai croisé des jeunes gens voulant ouvrir un jour leur magasin. Les exposants les ont bien accueilli. Normal. C'est rassurant pour eux. Et puis, chez Peter Finer de Londres, j'ai été accueilli par la très jeune génération. Compétente. Motivée. Commerçante. Mon interlocuteur a fini par m'avouer avoir 23 ans. Et il a bien l'intention de reprendre, un jour, les rênes de la maison.

N.B. Les Offices ont acquis "La Vierge et l'Enfant, saint Jean-Baptiste et sainte Barbe" de Daniele da Voltera, un important artiste romain du XVIe siècle, chez Benapppi. Je viens de l'apprendre via "La Tribune de l'art". L'oeuvre restait à vendre lors de mon passage.

Pratique

«Biennale dell'Antiquariato», Palazzo Corsini, 10, Lungarno Corsini, Florence, jusqu'au 29 septembre. Site www.biaf.it Ouvert de 10h à 20h, le jeudi 26 septembre jusqu'à 19h. Entrée 15 euros. On reste loin des 35 euros de la Biennale de Paris!!!

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