Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Salon du Livre genevois nouvelle formule a raté sa mue

Après le départ d'Isabelle Falconnier, c'est la direction fantôme. L'édition 2019 n'a aucune colonne vertébrale. Elle peine par ailleurs à trouver son public.

Le public de la trente-troisième édition du Salon.

Crédits: Tribune de Genève.

Le temps passe, bien sûr. C'est normal. Mais quand il vous dépasse, les choses deviennent vite dramatiques. Or c'est bien une impression de vieillissement que donne aujourd'hui un Salon du Livre n'ayant plus guère de raisons d'être aussi celui de la Presse. Ces dernières années, Isabelle Falconnier était parvenue à donner à la manifestation inventée par Pierre-Marcel Favre en 1987 un semblant d'ordre et de dignité, du moins graphique. Sous sa houlette, la foire à neu-neu s'était même trouvé une certaine élégance. Coiffée par une direction fantôme, l'actuelle édition ne ressemble hélas à rien. Il s'agit d'une sorte de magma, qui sort de Palexpo comme on vomit afin de créer des «événements» en ville. Une Genève lointaine d'une demi-heure aux pires moments. Du courage s'impose déjà pour aller en banlieue dans l'un des plus vilains bâtiments de Genève (il n'y a Dieu merci aucun contrôle anti-dopage à l'entrée, où ce sont les sacs qui se voient inspectés). Alors si le visiteur doit en prime se retrouver pris dans des bouchons...

Mais revenons à Palexpo, où les stands ont poussé comme un camp de nomades. Aucune structure définie. Pas de mise en scène. Aucun décor cohérent. De vagues signes, pendouillant comme les boules du sapin de Noël, indiquent juste au public s'il se trouve dans le polar ou le voyage. Installées pour des parlottes, des scènes trop sonores se chevauchent sur le plan auditif. Des restaurants aussi sinistres que des cantines de l'ex-Europe de l'Est se multiplient un peu partout. Des choses sans grand rapport avec le livre meublent certains espaces, qui seraient autrement restés vides. Et encore, si l'on se veut sévère, qu'est-ce que le livre aujourd'hui? Il suffit de voir la place démentielle occupée au Salon par ce qu'on appelle pudiquement le «développement personnel», avec Rosette Poletti comme rebouteuse en chef des âmes blessées (1). Suffit-il vraiment d'imprimer sur le même médium, le papier, pour se retrouver dans le même monde? Apparemment oui. Les organisateurs entendent ratisser large. Mais à force de s'adresser à tout le monde, ils n'ont plus de réelle cible. Le Salon en vient à se concentrer sur ce qu'on appelle le «non-public». Autrement dit sur celui des gens qui sortent peu et lisent encore moins.

Un monde différent

Bien sûr, des îlots surnagent. La SF a trouvé son lieu d'atterrissage, même si c'est cette fois à côté des enfants. Même mal placé cette année, le salon africain se maintient, Le Cercle réunit les petits éditeurs dans une sorte de tente, joli reste des années Falconnier. Mais ils sont à mon avis mieux l'automne, seuls, à la Ferme Sarasin, à côté de Palexpo. Ici, l'ivraie fait du tort au non grain (vous voyez que je peux citer le Nouveau Testament!). Et puis la lecture exige du calme, alors que nous sommes en plein bruit. Je veux bien qu'on ait connu pire en décibels avec les stands de la Radio ou de la Poste. Mais tout de même! Un certain calme contribuerait par ailleurs à éviter son côté bas de gamme du Salon. Un côté effrayant si on le compare à Artgenève, qui se tient fin janvier dans le même espace de Palexpo. Il s'agit cette fois d'une fête populaire, me dira-t-on. Oui, mais pour que le fête soit belle, il faudrait beaucoup de monde. Or celui-ci diminue d'année en année. La preuve qu'il y a bien un problème.

Ce dernier me semble en fait multiple. Le monde a changé depuis les années 1980. Il y a Internet, avec ce que cela suppose de sites spécialisés dans le livre, du plus littéraire au plus accessible. Les libraires menacées par l'e-commerce ont multiplié les actions. Elle vont comme ici des signatures aux tables rondes. Certaines d'entre elles sont devenues prescriptrices, multipliant les conseils. Ces maisons ont fidélisé un public qui n'en va pas moins diminuant, alors que le nombre des titres publiés explose. Plus besoin du coup d'aller au Salon, à moins de vouloir faire la queue pour obtenir un croquis d'une vedette de la BD. Il y a par ailleurs de nos jours une inflation de manifestations simultanées. Genève vit aujourd'hui dans une sorte de frénésie culturelle permanente qui n'existait pas il y a trois décennies. Le Salon doit ainsi cohabiter début mai 2019 avec Electron, le Festival du cinéma oriental et Dieu sait quoi encore. Il ne se détache plus comme un événement incontournable, parce que solitaire. Tout fait de nos jours de l'ombre à tout.

Remède miracle

Depuis une décennie, des salons analogues à celui baissent pavillon. Ce serait sans doute le moment pour Genève d'arrêter, du moins sous la forme actuelle. Après tout, un événement se crée, grandit, atteint son zénith, décline et meurt, à moins de se régénérer. Le Salon du Livre a depuis longtemps entamé la pente descendante. Un peu comme la Fondation Gianadda, dans un genre autrement plus prestigieux. Il lui faut donc s'effacer comme le Comptoir suisse, dont on parlait jadis pendant des mois. Avant et après. Ou alors trouver le remède miracle.

La solution envisagée ne me semble pas la bonne. En 2020, le Salon se déroulera fin octobre. Président de Palexpo et ancien chancelier d'Etat, Robert Hensler, au look si années 70 qu'il faudra bientôt le classer monument historique, l'a annoncé. Le tout, si j'ai bien lu la presse locale, en présence de «personnalités officielles», comme si les officiels avaient de la personnalité. L'automne coïnciderait selon lui avec la rentrée littéraire. Mais il y a depuis quelques années en septembre Le Livre sur les quais à Morges. Une fête, elle en pleine ascension. Ne faudrait-il pas mieux se demander, au lieu de se lancer dans le tourisme saisonnier, pourquoi et pour qui continuer? Genève connaît par ailleurs déjà tous les deux ans, l'automne également, une Fureur de lire. Plus pointue. Il y en aura du reste une en 2019. Cela fait beaucoup...

(1) A mon avis, cela ne marche pas. Il suffit de voir l'allure des gens achetant ce genre d'ouvrages.

Pratique

«Salon du Livre», Palexpo, site www.salondulivre.ch Encore samedi 4 jusqu'à 20h, dimanche 5 mai de 10h à 18h.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."