Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le réalisateur Simon Edelstein sort son gros livre sur "Le crépuscule des cinémas"

Le cinéaste a fait plusieurs fois le tour du monde pour traquer les salles fermées, qui attendent lentement leur mort physique. Le 7e art ne donne plus lieu à un rituel.

Cinéma, ou plutôt ex-cinéma en Inde. Nous sommes à Allahabad.

Crédits: Simon Edestein

Le cinéma du samedi soir a longtemps constitué un rituel. Un mot normalement associé à la religion. Il a donc fallu des églises, voire des cathédrales pour que le public puisse découvrir des films muets, puis parlants, en couleurs et enfin en Cinémascope. Les spectateurs restaient fidélisés, un adjectif lui aussi proche de la foi. Hollywood a ainsi vu ses recettes s’accroître jusqu’à la miraculeuse année 1946. Un record absolu. Depuis lors, le 7e art a subi les assauts de la télévision, puis des ordinateurs et enfin des tablettes. La fréquentation a chuté dramatiquement, puis elle s’est plus ou moins stabilisée. Du moins dans certains pays. Mais les salles se sont fragmentées, alors que d’innombrables palais du cinéma fermaient leurs portes pour se voir généralement détruits en dépit de leurs décors somptueux.

L'Odéon d'Harrogate. "Il reste des choses en grande-Bretagne". Photo Simon Edelstein.

Simon Edelstein, qui avait déjà consacré il y a une dizaine d'années un livre aux salles suisses, vient de sortir «Le crépuscule des cinéma» chez Jonglez. Il s’agit d’un pavé faisant accomplir à son lecteur (je devrais plutôt dire son spectateur) le tour du monde, de la France à l’Inde, et de l’Italie aux Etats-Unis. Cet album d’images nous montre des architectures décaties au bord de l’effondrement. C’est «Sunset Boulevard», un film que Simon Edelstein apprécie par ailleurs beaucoup, en version 3D. Il ne restera bientôt plus rien de ces lieux par essence réservés au rêve. Ce sera pour les cinéphiles le dur réveil dans des multisalles ou, pire encore, en «streaming», un mot si affreux que l’on n’a pas encore osé traduire en français.

Simon Edelstein, comment êtes-vous arrivé au «Crépuscule des cinémas»?
Je pense que tout remonte à une image ancienne, qui m’avait frappé dans ma jeunesse. En 1960 a été démoli à New York le Roxy, le plus grand cinéma du monde. Il recevait 5900 spectateurs à la fois, un nombre qui justifiait une équipe de 300 personnes. La salle avait été inaugurée en 1927 par un film avec Gloria Swanson. Le journal «Life» avait demandé à l’ancienne vedette de poser au milieu des ruines. Gloria était venue en robe du soir noire très décolletée, avec un boa rouge autour du cou. L’image a fait le tour du monde. Des gens comme moi, qui se destinaient au cinéma, ont pris conscience qu’un patrimoine du XXe siècle était en train de mourir.

Une ancienne grande salle de Jaïpour. Photo Simon Edelstein.

Vous êtes du reste devenu réalisateur.
J’ai assuré la photographie de plusieurs films, dont un ou deux avec Alain Tanner ou Michel Soutter. J’ai ensuite travaillé comme réalisateur à la Télévision romande. Au cours de ma carrière, je suis parvenu à réaliser, mais non sans mal et en faisant parfois des concessions par rapport au plan initial, quatre longs-métrages entre 1973 et 2008. Le dernier s’intitulait «Quelques jours avant la nuit». J’étais alors déjà retraité de la TV. Je suis né en 1940. J’ai aujourd’hui 80 ans, avec l’impression d’être resté dans un état normal. Je ne sucre pas les fraises. Je ne crois plus que mon chef-d’œuvre cinématographique puisse se situer dans un proche avenir.

Cinéma décati à Newhak. Photo Simon Edelstein.

Le livre, maintenant.
C’est un projet personnel qui s’est étalé sur plus de vingt ans. J’avais été frappé par la laideur des nouvelles salles de spectacles, purement fonctionnelles. La taille des cinémas récents me hérissait. J’avais l’impression d’entrer dans un placard à balais pour assister à une projection sur un mouchoir de poche. Tout cela me déprimait. J’ai gardé la nostalgie des rangées de fauteuils rouges et du rideau dévoilant lentement l’écran. Cet univers s’évanouissait quelques décennies après la disparition des cathédrales américaines, construites à la fin du muet. Le déclic réel s’est produit pour moi aux Etats-Unis, où certains cinémas sont restés debout bien après leur fermeture. Dans la province américaine, il y a beaucoup de place et le cinéma constitue parfois l’unique monument. En 2008, je suis ainsi tombé à Los Angeles sur un ancien Rialto, utilisé comme magasin de fringues. Sur son fronton, des lettres mobiles annonçaient le dernier film avec Esther Williams. Il en manquait très peu. Je me suis dit, «Mais Esther Williams, c’était il y a plus de cinquante ans!» Le livre est né à ce moment-là.

Cinéma forain en Inde. Photo Simon Edelstein.

Et alors…
Je me suis mis à traquer durant des voyages les cinémas à l’abandon, ou transformés en autre chose. Puis je me suis mis à voyager afin de trouver les dites salles délaissées. J’avais inversé la priorité. La trouvaille accidentelle était devenue une obsession. Il me fallait en plus faire vite. Je luttais contre le temps. J’éprouvais du reste souvent l’impression d’arriver vingt ans trop tard. Entrer à l’intérieur se révélait souvent difficile. Je procédais comme un archéologue ou un cambrioleur. Il m’a parfois fallu payer, mais cela valait souvent la peine. J’ai ainsi découvert, en me faufilant au Liban, une salle complète, en mauvais état bien sûr, derrière une cloison de magasin. Je me suis promené en France, à Cuba, en Angleterre où il reste des choses si l’on sort de Londres. Des choses provisoirement sauvées par l’indifférence.

Cinéma Regal à Calcutta. Photo Simon Edelstein.

En quoi les cinémas se sont-ils vus transformés pour survivre?
En tout. Depuis les années 1970, le cas le plus spectaculaire reste cependant aux Etats-Unis la métamorphose en églises. La chose me semble du reste logique. Il y avait dans les cathédrales des années 1920 et 1930 le même faste décoratif que dans les temples de la foi, même si les motifs étaient souvent mauresques, égyptiens ou néo-rococo. Les sectes, car il s’agit toujours de sectes, se sont trouvées dans leur élément après avoir racheté des cinéma. Comme leurs affaires financières prospèrent, ce sont aujourd’hui de bâtiments bien entretenus. A Genève, l’Alhambra est devenu une salle de concert. Un juste retour des choses pour ce qui constituait dans les années 1920 partiellement un théâtre et un music-hall sous le nom d’Omnia.

La caisse du Nishat de Bombay. Photo Simon Edelstein.

Votre livre se révèle très pessimiste. Ce que vous montrez semble trop abîmé pour se voir un jour ressuscité. Y a-t-il eu des sauvetages
Il demeurent rares, mais il en existe. A Paris, je me dois bien sûr de citer le Louxor à Barbès, qui a longtemps servi de dépôt pour les magasins Tati d’en face. Le maire Pierre Delanoë tenait à cet édifice en style pharaonique. Il lui rappelait son enfance. La restauration a été conduite comme pour un monument historique de premier ordre, avec les frais que cela suppose. A Genève, il me faut bien sûr parler du Plaza, arraché par mécénat d’une mort certaine à la dernière minute. Dans le premier cas, les projections ont recommencé. Dans le second, je les espère un jour.

Simon Edelstein. Photo Editions D'autrepart.

Un cinéma préféré, dans votre livre?
Oui. L'Animafograto do Rossio de Lisbonne. Une salle quasi introuvable, au fond d'une petite rue. Elle a gardé sa façade Art Nouveau, avec un grand décor floral en faux bronze. Il s'agit aujourd'hui d'un "peep show".

Pratique

«Le crépuscule des cinéma», de Simon Edelstein, aux Editions Jonglez, 288 pages essentiellement de photos.

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