Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le rapport Savoy-Sarr sur la restitution des objets africains par la France est connu

Les conclusions sont bien sûr explosives. Tout objet récolté pendant l'époque coloniale (1885-1960) se voit supposé de spoliation. Il faut donc le rendre à un Etat subsaharien. Le duo nommé pour tracer des pistes entend même susciter des demandes de restitution.

Bénédicte Savoy et Felwine Sarr lors de leur nomination au printemps 2018.

Crédits: AFP

On l'avait presque oublié. Un clou chasse l'autre. Même sur un fétiche africain. La presse n'en bruisse pas moins aujourd'hui des conclusions du rapport Bénédicte Savoy-Felwine Sarr, qui seront officiellement présentées à Emmanuel Macron le vendredi 23 novembre. Deux cent trente deux pages. Il s'agit là, je vous le rappelle, des deux experts mandatés en France pour formuler des propositions de restitutions aux pays «spoliés». Le président français avait fait de manière imprévue fin 2017 à Ouagadougou la promesse de rendre «d'ici cinq ans» un certain nombre d’œuvres «de manière temporaire ou définitive» aux pays subsahariens concernés. D'où ce long texte, qui a valeur de recommandation et non de décision.

On le sait depuis le début. Le choix du tandem (un homme, une femme, une Française, un Sénégalais) n'avait rien d’innocent. Ce sont des gens connus. Leurs idées sont claires. Plutôt extrémistes. Leurs solutions seraient forcément radicales. Elles iraient bien au-delà des demandes jusqu’ici formulées par certains Etats. Il ne s'agirait plus de pièces prestigieuses certes, mais isolées. Le but serait d'offrir un billet retour à plusieurs pans entiers des collections françaises, pour l'essentiel conservées au Musée du quai Branly. Les restitutions viseraient à corriger un chiffre revenant de manière lancinante, sans qu'on sache trop du reste d'où il sort. Comme le rappelle aujourd'hui «Libération», «selon les experts, 85 à 90 pour-cent du patrimoine africain serait aujourd'hui hors du continent».

Il suffit de changer les lois

Vous me direz qu'il existe des principes comme l'inaliénabilité des collections publiques. Bénédicte Savoy et Felwine Sarr suggèrent de ne pas en tenir compte. Il suffit de changer les lois. Un objet africain (et seulement africain, ce qui constitue une inégalité de traitement) entré durant la période coloniale devrait pouvoir sortir des collections nationales de manière illimitée dans le temps à la suite d'une demande formulée par un Etat du Continent noir. Il n'est donc plus question de prêt à long terme. Pourquoi donc? Pour les deux auteurs du rapport, la période 1885-1960 «suppose forcément une asymétrie structurelle dans l'acquisition.» En termes non académiques, cela suppose que tout objet est présumé spolié, autrement dit volé ou tout au moins payé un prix trop bas. Même s'il s'agit d'une collecte scientifique. «L'argent versé n'a jamais correspondu au prix réel de l’œuvre.» Notons cependant que Bénédicte Savoy, qui monopolise un peu la parole, utilise les prix du Drouot d'alors pour montrer à quel point les prix versés dans la campagne africaine sont ridicules. Comme si le niveau de vie parisien et celui de la brousse étaient équivalents vers 1930.

Dans ces conditions, sur les 70 000 œuvres africaines conservées au Quai Branly, plus de 46 000 seraient concernées par une possible restitutions. Savoy et Sarr ont établi des listes, qu'ils comptent envoyer aux pays concernés. L'idée n'est donc plus de satisfaire une demande, mais de la susciter. Choisissez et nous rendrons. Qu'arriverait-il, après le vote d'une loi permettant les retours? Les objets iraient au pays «dont les frontières actuelles correspondent au zones pillées à l'époque». Ils se verraient donc restitués non pas aux ethnies, mais à des pouvoirs centraux qui en feraient ce qui leur semblerait bon. D'où sans doute de vifs débats sur place. Et d'énormes problèmes de conservation, cette dernière ne formant pas, selon «La Tribune de l'art» le souci majeur du tandem de penseurs. Il a du reste déclaré que «dans certaine sociétés africaines, les statues mourraient aussi.» Le journal en ligne cite pourtant une expérience tentée par le Musée de Tervuren en Belgique. Cent quarante quatre objets ont été rendus au Congo en 1975. On se demande dans la plupart des cas ce qu'ils sont devenus. Un homme comme Jacques Hainard ne cesse de rappeler que le concept de musée n'est pas africain. Savoy et Sarr en sont du reste conscients. Les œuvres pourraient donc aller n'importe où.

Peu d'oppositions frontales

Le politiquement correct aidant, peu d'oppositions frontales se manifestent face à l'idée de restitutions. «Le Point» s'inquiète tout de même de savoir ce qu'il restera d'Afrique noire dans les musées français, les collections privées n'étant apparemment pas concernées (quoique...). Pour l'hebdomadaire, Sarr et Savoy se laissent guider par une idéologie. Le mot n'a rien de déshonorant en soi. Ce n'est jamais qu'une somme d'idées. Mais il a pris le sens de «philosophie vague et nébuleuse, idéalisme naïf», si j'ai bien lu mon dictionnaire. Les duettistes seraient ainsi marqués «par un désir de repentance qui ne dit pas non nom.» «Libération» assure bien sûr le contraire. Chacun défend ses valeurs. «Bénédicte Savoy et Felwine Sarr se sont concentrés sur l'histoire concrète de chaque objet.» De manière un peu biaisée tout de même, comme je vous l'ai déjà dit.

Le Quai Branly ne s'est pas encore exprimé, alors que le rapport parle de restitutions dès le printemps 2019. Stéphane Martin, son directeur depuis l'origine, fait pourtant partie des personnes interrogées par Savoy et Sarr. Un privilège rare, selon «La Tribune de l'art». Selon cette dernière, de nombreux acteurs culturels comme les marchands, que le duo aurait dû auditionner selon le désir présidentiel, n'ont jamais eu droit à la parole. Ils ne se sont pas vus consultés, faute sans doute d'être jugés dignes de se voir entendus. Le musée voulu par Jacques Chirac (Branly, donc) pour en revenir à lui se verrait pourtant touché de plein fouet. J'ai parlé de 46 000 objets, pour leur immense majorité dans les réserves. Il semblerait tout de même sur un plan plus visible pour le public (en partie Africain d'origine) que sur les quelque 1000 pièces subsahariennes du «Plateau des collections», la moitié serait susceptible de restitutions plus ou moins proches. Cela ferait de gros trous, non?

P.S. Un certain nombre de lecteurs m'ont demandé comment accéder aux articles anciens de cette chronique, le site n'indiquant de manière claire que les sept dernières contributions avec ma photo. C'est très simple. Il suffit de cliquer sur mon nom en faut de l'article. La liste apparaît alors, en allant du plus récent au plus ancien.


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