Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le musée du Quai Branly quitte Paris pour l'Afrique afin de voir "Frapper le fer"

Ce que voyons comme un artisanat passe pour un art majeur sur le Continent noir. L'exposition révèle des merveilles créées dans 19 pays actuels depuis le XVIIe siècle.

Hache cérémonielle, fin XIXe-début XXe, Congo.

Crédits: Musée du Quai Branly, Paris 2020.

L’exposition est en théorie terminée depuis le 29 mars. En pratique, impossible de le dire, même en regardant dans sa boule de cristal. Le Quai Branly, qui accueille (ou accueillait) «Frapper le fer», constitue cependant une queue de comète. La chose arrivait du Fowler Museum de Los Angeles, dont je n’avait jamais entendu parlé et qui se trouve au sein de l’UCLA. Ce dernier possède de nombreux objets, alignés pour l’occasion sur une mezzanine du musée parisien des arts premiers. J’ose du coup espérer qu’il peut attendre un certain temps l’expédition des colis en retour.

De quoi s’agit-il? D’un panorama des arts du fer en Afrique depuis le XVIIe siècle. Oh, pas vraiment tout le continent! La pointe nord se situerait ici au Mali. Le point le plus bas sur la carte en Angola. L’Est n’est pas davantage concerné que l’Afrique du Sud, l’Egypte ou le Maghreb. Ce n’est pas un refus. Il n’y a tout simplement pas assez de place pour tout le monde. Le commissaire Tom Joyce, lui-même forgeron, a voulu se concentrer sur ce que l’on appelle «L’Afrique noire». Dix-neuf pays actuels. Un monde en soi, où il s’agit d’un art majeur comme la céramique peut l’être en Chine ou au Japon. Les critères occidentaux de sont pas les mêmes. Nous parlerions plutôt d’artisanat. Il y a ainsi, à Rouen, un superbe musée consacré à la ferronnerie. Hors beaux-arts. C’est le Le Secq de Tournelles, installé dans une église gothique.

Un art magique

Lié au feu, magique, l’art du fer rend celui qui le maîtrise en Afrique vénéré et craint. Il a reçu un don divin. Des rois locaux peuvent du coup se révéler en même temps forgerons (mais après tout Louis XVI se voulait bien serrurier!). Ils le sont «en tant que garants de la puissance des actes sacrés», comme le dit dans l’exposition Tom Joyce. Cela dit, le savoir technique ne suffit pas. Il faut posséder en outre un sens artistique. Celui-ci éclate sur la mezzanine aussi bien face à une hache cérémonielle congolaise, datant sans doute de la fin du XIXe siècle, que pour la plantation des clous dans une statue zoomorphe (quel animal, au fait?) provenant du même pays. Il y a aussi les vraies armes, les instruments de musique ou les monnaies en forme de couteau de jet. Tous dégagent un équilibre et une harmonie allant bien au-delà de l’utilitaire.

Statue magique zoomorphe, Congo, XIXe siècle. Photo Musée du Quai Branly, XIXe siècle.

L’ensemble fait partie des réussites de Branly. Ce n’est pas parce que nous pensons nous trouver face à un art mineur qu’il faut le regarder d’un air dédaigneux. Après tout l’Europe aussi a connu des sommets dans le genre. Il suffit de penser aux armures. Ces collections guerrières ont jusqu’à récemment fait partie des plus prestigieuses qui soient. A juste titre. Il suffit de se promener à Madrid ou dans la Hofburg de Vienne. Alors, si tant est que «Frapper le fer» rouvre, allez-y. Même si ce n’est en apparence pas aussi noble que l’or, aussi classique que l’argent et aussi chic que le bronze. Ce qui compte, c’est à chaque fois la transmutation d’une idée dans une matière.

N.B. Tout cela se passe dans un musée sans capitaine. Responsable de la préfiguration du Quai Branly, puis directeur de l'institution depuis son ouverture en 2006, Stéphane Martin n'a pas été reconduit fin 2019. Il a fait ses adieux en décembre dernier avant de quitter le navire tout début janvier. Il n'a pas été remplacé à ce que je sache, alors que Branly devra affronter une décennie difficile. Cela dit, rien ne s'est en fait passé pour les restitutions depuis 2017.

Pratique

«Frapper le fer», Musée du Quai Branly, 37, quai Branly. Tél. 00331 56 61 70 00, site www.quaibranly.fr

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