Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Fermé, le Quai Branly a tout de même ouvert son espace Marc Ladreit de Lacharrière

Le don du milliardaire français passe au dessus de tout. Jean Nouvel a conçu l'aménagement. Les 36 oeuvres offertes sont estimées 50 millions d'euros.

Marc Ladreit de Lacharrière et l'un des bocaux.

Crédits: Stefan de Sakutin, AFP, diffusé par Getty Images.

La vie est pleine de choses étranges. L’inauguration, ou plutôt la non-inauguration, de la Collection Marc Ladreit de Lacharrière au Quai Branly en fait partie. Je vous ai déjà parlé deux fois de cet ensemble. La première, c’est quand le nabab français de Fimalac (4,8 milliards de fortune selon «Forbes Magazine») avait présenté ses sculptures africaines et océaniennes, mêlées à quelques tableaux abstraits, dans le musée. Nous étions en 2016. Puis je vous ai annoncé trois ans plus tard que l’homme avait effectué une donation, «la plus importante de l’histoire du Quai Branly.» Pensez! Trente-six statues estimées à 50 millions d’euros selon j’ignore quel barème... Soit «quarante fois le budget d’acquisition annuel de l’institution». Sortez le tapis rouge!

Il fallait un écrin pour la chose. L’emballage ne pouvait être conçu que par Jean Nouvel, l’architecte ayant signé le bâtiment en 2006. L’ineffable a voulu tenter son nouveau coup de génie. Il s’en est entretenu avec le «Figaro», qui a consacré quatre (oui, quatre!) articles à cet événement. L’homme explique comment les pièces se retrouvent sous des cloches de verre. Un peu comme naguère les pendules afin de leur éviter la poussière. Ou les bouquets de mariée. Mais attention! Les sculptures ne se retrouvent pas sous n’importe quel globe! Nouvel a utilisé une technologie de pointe, permise par Goppion Technology à Milan. Le verre épouse sommairement l’objet, avec les terribles reflets que la chose impose au verre. Il paraît que ceux-ci «soulignent l’aura d’œuvres chargées de surnaturel et de sacré.» Il y a des moments où je me demande de qui on se moque.

Une mezzanine occupée

La place laissée à la chose dans un quotidien proche de l’économie pose par ailleurs plusieurs questions intéressantes. Tout d’abord, Marc Ladreit est devenu un pur mécène, qui semble en cette circonstance vrai. Il n’aurait pas bénéficié d’abattement fiscal. Pas question du coup de revenir dans un média sur Penelope Fillion, dont le milliardaire fut l’employeur fictif. On se souvient du scandale, très français, au moment des élections présidentielles de 2017. Exit Penelope! Elle a dû rejoindre quelques part son Ulysse. Ensuite, l’événement actuel se déroule dans un lieu fermé à tous (et à toutes). La France vient d’entamer le sixième mois du bouclement de ses institutions. Et, à mon avis, elle reste loin d’une réouverture. Nous sommes donc ici en vase clos, un peu comme les précieuses sculptures se retrouvent sous verre. Alors pourquoi en parler autrement que sous forme d’une simple information?

Mais le plus étonnant se situe ailleurs. Le don merveilleux se voit exalté alors même que la France, sous la pression d’activistes mais aussi de son chef d’Etat, parle de restituer des œuvres «volées» aux Africains durant l’époque coloniale. Branly se retrouve depuis 2017 en ligne de mire. Comment se fait-il que les actuels chefs-d’œuvre Ladreit échappent à des soupçons de spoliation ancienne? Il s’agit d’objets prestigieux ayant tous un beau «pedigree» rappelant des collectes anciennes. La mezzanine ouest, qui ne servira du coup plus à l’organisation d’expositions temporaires, constituerait-elle donc un «no man’s land»? Une terre d’asile? Le donateur lui-même est-il sacré? Ou le pays patauge-t-il en fait dans ses contradictions?

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