Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Quai Branly expose à Paris "Les Olmèques", la civisation mère du Mexique précolombien

L'exposition a été organisée par les Mexicains. Elle semble très à l'étroit sur une mezzanine. Le parcours va en plus jusqu'à la conquête espagnole...

L'affiche, avec les anciennes dates.

Crédits: Musée du Quai Branly.

Ils sont vraiment à leur place dans un musée voué aux arts premiers. Les Olmèques forment l’alpha d’un monde pré-hispanique dont les Aztèques ou les Incas seraient l’oméga. Les arts derniers, en quelque sorte. Le Quai Branly présente aujourd’hui avec un peu de retard (l’exposition était primitivement prévue du 9 octobre 2020 au 25 juillet 2021) cette civilisation précolombienne de longue durée. Les Olmèques sont apparus dans le Golfe du Mexique vers 1700 avant Jésus-Christ. Autrement dit quand florissaient le Nouvel Empire en Egypte ou Babylone en Mésopotamie. Ils ont disparu, en se fondant dans d’autres cultures, autour de 400 ans avant notre ère. La Grèce connaissait alors son apothéose et les Etrusques dominaient l’Italie. Voilà qui représente quatre-vingts générations environ.

Les Olmèques n’ont pas toujours existé pour le monde scientifique. Il s’agit même avec eux d’une découverte relativement récente. En 1862 était exhumée la première des têtes de pierre colossales les caractérisant, du côté de Veracruz. Elle ne ressemblait à rien de connu. On ne peut pas dire que la sculpture ait titillé les scientifiques. Aucune réaction. Il faudra attendre soixante ans pour qu’une équipe internationale, dirigée par Frans Blom et Olivier La Fage, trouve son équivalent en 1925 dans le sud-est du Mexique en cherchant des sites mayas. Plusieurs têtes, cette fois. Eux-mêmes n’en feront rien. Le premier à s’être penché sur la question est l’archéologue allemand Hermann Beyer, au début des années 1930. L’homme a alors inventé le mot "Olmèque" en se servant de nom donné par les Aztèques au Golfe du Mexique (1). L’élan était donné. Les trouvailles n’ont pas cessé de se succéder depuis.

Le parent pauvre

Le Quai Branly s’intéresse, on le sait, aussi bien à l’Amérique indienne qu’à l’Asie animiste, à l’Australie aborigène, à l’Afrique noire ou à l’Océanie. Il me semble cependant difficile d'affirmer que le continent découvert par Christophe Colomb constitue la première des ses priorités. Dans les collections du musée, il se contentent de la part du pauvre, le nord se voyant en plus mieux représenté que le Sud. Le parcours dans les salles permanentes (pour autant qu’on puisse parler de salles dans le bâtiment conçue par Jean Nouvel!) se termine ainsi avec un échantillonnage assez maigre des civilisations péruviennes ou mexicaines. Il faudra pourtant que le musée s’en contente. On sait à quel point les pays d’Amérique du sud se montrent chatouilleux quand il s’agit de leur patrimoine archéologique...

Aussi est-ce aujourd’hui l’occasion rêvée de compléter à Paris ses connaissances visuelles. Le Mexique a pleinement collaboré à l’opération. Il fallait réunir des pièces provenant d’institutions muséales multiples. Cora Falero Ruiz s’est chargée du commissariat. Rebecca Gonzales Lauck lui a prêté main forte. C’est elle qu’on voit et qu’on entend dans les petits films rythmant l’exposition. Il s’agissait pour elle d’expliquer sans trop simplifier. Un exercice de corde raide. Notons enfin que l’opération se voit placée sous l’aile du «responsable des Collections Amériques du musée du Quai Branly». J’ai nommé Steve Bourget. L’homme a disparu du MEG genevois au moment de sa réouverture, fin 2014. Renvoi dans des circonstances pour le moins opaques. Il a su retomber sur ses pieds en évitant de subir ce que le MEG est en train de devenir...

Entassement un peu confus

On imaginerait, en voyant briller le nom des Olmèques sur la façade de verre en front de Seine comme s’il s’agissait des stars de l’Olympia, qu’il s’agit d’une énorme exposition. Hélas non…Avec son génie de tout penser de travers, l’institution a consacré son grand plateau à «Ex Africa», une manifestation aujourd’hui terminée. Les malheureux Olmèques, en dépit du poids des pierres (vingt tonnes, à ce qu’il paraît), se contentent du coup d’une mezzanine. Autant dire qu’on a dû faire passer un chameau (animal par ailleurs inconnu en Amérique du Sud) par le chas d’une aiguille. En dépit de la scénographie, l’entassement se révèle pénible, alors même qu’on a multiplié les chefs-d’œuvre, à commencer par le «Senior de Lus Lima», qui ouvre les feux à l’entrée. Une énorme pierre découverte fortuitement par des enfants en 1965.

Tout cela se serait encore révélé supportable si le panorama s’était contenté des neuf périodes historiques que les archéologues distinguent aujourd’hui (non sans subtilités) chez les Olmèques. Mais, comme le sous-titre le dit bien, il y a aussi là les autres «cultures du Golfe du Mexique». A l’entassement s’ajoute du coup la confusion. Comment s’y retrouver, à moins de bonnes connaissances préalables, parmi toutes ces civilisations simultanées ou successives se terminant en «èques»? Il y a même ici des pièces très éloignées dans le temps de ce monde de précurseurs. J’ai ainsi vu des statues datant du début du XVIe siècle, autrement dit taillées juste avant la conquête espagnole. Tout cela se révèle très intéressant, certes, mais il y a inévitablement le moment où le public de base décroche.

Une occasion rare

Décrocher signifie heureusement ici regarder sans lire. Car les Mexicains ont bien fait les choses. Il y a là des œuvres que le public européen ne reverra pas de si tôt. Nous n’allons pas vers les échanges intercontinentaux multiples, bien au contraire. Il faut donc profiter de l’occasion, en espérant un nombre de visiteurs réduit ce jour-là. Seule bonne nouvelle, mais ce n’en est pas une pour tout le monde, le Quai Branly accueille toujours aussi peu de visiteurs. La greffe n’a toujours pas pris en quinze ans. Il y avait jadis presque autant de public au Musée des arts d’Afrique et d’Océanie, dans le merveilleux bâtiment Art Déco de la Porte Dorée. On verra ce que pourra faire pour la suite le nouveau directeur Emmanuel Kasarhérou, qui a succédé à Stéphane Martin. Mais il y aura du travail!

(1) «Olmàn» signifie aussi «le pays du caoutchouc».

Pratique

«Les Olmèques», Musée du Quai Branly, 37, quai Branly,Paris, prolongé jusqu’au 3 octobre. Tél. 00331 56 61 70 01, site www.quaibranly.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h30 à 19h, le jeudi jusqu’à 22h.

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