Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le public ne suit plus la critique en matière d'art contemporain. A qui la faute?

Dans "Beaux-Arts" de janvier, Nicolas Bourriaud gémit contre la civilisation du clic. Le spectateur ne veut plus d'intermédiaire. Un langage péremptoire et abscons ne serait-il pas grandement responsable?

Jeff Koons, symbole des dérives. Le public l'aime-t-il au fait pour un art simple et joyeux, ou parce que ses pièces coûtent horriblement cher?

Crédits: Jamie McCarthy, AFP

Tout reste une question de génération. C'est ce que je me disais tout à l'heure en feuilletant mon numéro de «Beaux-Arts Magazine» de janvier, avec un morceau de panettone à la main. J'étais tombé sur la chronique mensuelle de Nicolas Bourriaud. Le titre m'en avait semblé pour le moins gonflé. L'article s'intitulait en toute simplicité «Quelle est l'esthétique du XXIe siècle?» Avouez qu'y répondre en une page avec un texte confetti tenait de la performance.

En fait, Nicolas, qui dirige aujourd'hui La Panacée à Montpellier après avoir dû battre en retraite de l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris, se livre ici à un lamento. Il commence par les gilets jaunes, histoire de nous mettre dans le bain. Pour ces derniers, on peut destituer le président et dissoudre l'Assemblée nationale rien qu'en occupant les réseaux sociaux. «Au XXIe siècle, les gens ne veulent plus être représentés par qui que ce soit; toute médiation apparaît suspecte, toute expertise le lieu d'une escroquerie.» On sent la grande peur d'une France se disant qu'elle risque de vivre sans partis politiques, ni syndicats. Ces derniers ont à mon avis (mais je vais ici sortir du sujet), autant de soucis à se faire qu'Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen.

Finis les corps intermédiaires!

Evidemment Bourriaud, qui est un homme du contemporain, revient vite à l'art. Son terrain de jeu et de prédilection. Il s'angoisse de la disparition programmée des «corps intermédiaires». On va vivre sans galeristes, puis sans maisons de ventes aux enchères et surtout «sans critique s'appuyant sur une histoire de l'art.» «On finira par se poser une unique question, Cézanne combien de clics». Bref, des gens comme Nicolas Bourriaud devront prendre leurs cliques et leurs claques. Du coup, le bon public préférera Banksy à Pierre Huyghe ou à Fabrice Hybert. Vous imaginez l'horreur! Comme si leurs aînés n'avaient pas eu le béguin pour Bernard Buffet (1) plutôt que le coup de foudre pour Willem de Kooning! Un Banksy se vend «plus cher qu'un dessin de Giacometti.» La belle affaire! Tout serait trop simple si la qualité (qui constitue après tout un jugement de valeur) se mesurait en billets de banque, ou plutôt en débits par carte de crédit.

«Quand les critères de jugement s'enfoncent dans le flou, c'est le fluo qui gagne et la verroterie clinquante qui remplace le saphir, bien plus terne», écrit plus bas Bourriaud dans un grand élan lyrique. Moi, je veux bien. Mais qu'y a-t-il de plus flou que les textes de revues d'art contemporain, les étiquettes de musées branchés et les dossiers de presse d'artistes dits émergents? C'est à qui pondra le texte le plus abscons, avec un maximum de mots incompréhensibles, ou alors détournés de leur véritable sens. Et je vous passe ici les citations, saupoudrées comme du sucre sur un mauvais dessert. C'est Baudrillard par-ci, Merleau-Ponty par-là, Walter Benjamin dans un coin de paragraphe et Roland Barthes comme bouquet final. Un véritable terrorisme verbal. Une machine à exclusion du lecteur ou du spectateur. Qui a envie de se voir exclus à ce point du débat? L'art n'appartient même plus aux artistes. C'est un truc de commissaires de biennales et d'universitaires rédigeant des mémoires illisibles.

A quoi sert le discours?

Si l'on sent une telle pétoche chez l'auteur de cette chronique de «Beaux-Arts», c'est parce qu'elle reflète un vertige récent. Il y a longtemps que les spécialistes de l'art ancien, ou même classique, se sentent hors jeu. Il s'en sont fait une raison. Après tout, il travaillent sur une matière reflétant d'autres époques. Ils gardent malgré tout leur public de niche. Mais que faire quand on se veut un homme du contemporain? On devrait se sentir en phase avec la réalité présente, voire même future. Et tout à coup, on sent qu'elle vous échappe. Peut-être même s'en sent-on un peu responsable. A force de dire que le beau ne constitue plus un critère actuel, que le savoir-faire a perdu toute importance et que seul importe désormais le «geste radical», on a ouvert le couvercle de la boîte à Pandore. Si tous les critères ont disparu, à quoi peut bien servir un discours? A la limite, lui aussi pourrait dire n'importe quoi. Et d'ailleurs, pour être méchant, je me demande s'il ne le fait pas de plus en plus souvent.

Dans ces conditions, ce ne seront pas les phraseurs, ni les beaux parleurs qui serviront d'influenceurs, pour employer la terminologie en vogue. Nous n'évoluons pas, comme le prétend Bourriaud, au milieu d'«un univers dans lequel ni goût, ni jugement, ni beau, ni critique n'ont désormais plus la moindre importance.» Chacun a simplement ses idées, et il les exprime. Avec ce que cela suppose de coupures de courant entre le haut et le bas, pour reprendre une division peu flatteuse de la société. Le grand public aime aujourd'hui Jeff Koons (2). Grand bien lui en fasse! Il en a le droit. Il est juste permis de se demander s'il l'admire parce qu'il est joyeux, simple et clair, ou plus vulgairement parce que ses œuvres coûtent cher. Car c'est important, la valeur vénale pour la plupart des gens! J'hésite du reste à dire que je trouve les tableaux de Jean-Michel Basquiat affreux. Ils valent tant d'argent que j'ai l'impression de commettre un crime contre l'ordre établi!

(1) Cela dit, Buffet revient. Un hideux (du moins à mon avis) autoportrait de 1956 vient de se vendre à Paris pour 669 000 euros, frais compris. Je n'en voudrais pas dans mes toilettes, même pour remplacer le laxatif.
(2) Notez que pour moi Murakami ne vaut pas mieux.

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