Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le politiquement correct condamne à mort treize fresques réalisées en 1936 par un Russe à San Francisco

Le Lycée Washington a d'abord voulu les effacer pour racisme. Puis parce qu'elles créaient des micro-agressions aux membres des minorités ethniques. Où en est-on aujourd'hui?

La partie la plus contestée, avec le cadavre d'Indien. Un Indien pourtant victime des colons...

Crédits: Succession Victor Arnautoff.

Le politiquement correct a envahi les Etats-Unis, et par là percé dans tout l'Occident. Nous vivons, comme vous le savez, sous influence américaine. Une affaire extrême vient ainsi d'agiter San Francisco. «Le Monde diplomatique» du mois d'août s'en est fait l'écho sous la plume de son rédacteur en chef Serge Halimi (le fils de l'activiste Gisèle Halimi). Il l'a résumée en un court article ressemblant fort à un éditorial. D'où son titre, plus agressif finalement que le ton du contenu lui-même. Nous sommes ici chez des gens mesurés. Le texte s'appelle «Les talibans de San Francisco».

De quoi s'agit-il? De la résurgence d'une affaire ayant déjà secoué la ville en 1968. Depuis 1936, le Lycée George Washington de la cité possède un décor signé Victor Arnautoff (1896-1972). Un peintre ukrainien ayant vécu dans la ville de 1925 à 1963. Après la mort de sa femme, l'homme a regagné l'URSS. Il est ainsi mort dans ce qui s'appelait encore à l'époque Leningrad. Peintre et enseignant, l'homme a orné plusieurs bâtiment de SF (comme San Francisco). En 1934, il a par exemple participé au décor collectif de la Coit Tower. Les Etats-Unis avaient alors été gagné par le «muralisme». Un regain populaire de la fresque, qui s'est essentiellement développé au Mexique. Il s'agissait là d'un art figuratif, au message politique clairement de gauche. Les muralistes ont beaucoup relu l'Histoire pour mieux en dénoncer les codes, les lacunes et les mensonges.

Washington démystifié

C'est le cas au Lycée Georges-Washington. Arnautoff n'a pas glorifié comme prévu le «père fondateur». Dans les treize scènes de son cycle, il l'a montré en propriétaire esclavagiste, aux origines des guerres d'extermination contre les Indiens. La chose avait passé à l'époque. Très intégré dans la cité, Arnautoff a eu de la chance (1). Le grand Diego Rivera n'a pas bénéficié de la même fortune. En 1933, il avait obtenu une commande pour le tout nouveau Rockefeller Center de New York. La mère de Nelson Rockefeller était une «fan» du Mexicain. Ce dernier réalisa une immense peinture où l'on voyait notamment Lénine et Marx. Affolement général. Demande de modification. Au moins changer les têtes. Refus total. L’œuvre, dont l'artiste réalisera plus tard une autre version au Mexique, se verra ainsi effacée quelques mois après son exécution.

Un autoportrait d'Arnautoff au début des années 1930. Photo Succession Victor Arnautoff.

C'est bien ce qui arrive aujourd'hui, quatre générations plus tard, à Arnautoff. Un «groupe de réflexion et d'action» du lycée, composé de treize membres, a demandé la destruction ds fresques. Sous quel prétexte, au fait? Parce qu'elles «glorifient l'esclavage, la colonisation, la suprématie blanche, l'oppression», et j'en passe. Il s'agit bien sûr là d'une accumulations de contre-vérités, autrement dit d'un tissu de mensonges. Il a donc fallu trouver autre chose. Ce sont les micro-agressions subies chaque jour par des élèves issus de minorités. On sait à quel point ces dernières sont aujourd'hui devenues plus importantes que la majorité. Le corps d'un Indien massacré par des colons «traumatiserait» donc «les étudiants et les membres de la communauté». Pauvres choux! Comme s'ils n'avaient pas chez eux la télévision! Mais, aujourd'hui, il ne faut plus déranger. L'art, qui devait heurter jusqu'aux années 1990 (la forme la plus extrême en a été l'exposition «Sensations» à Londres en 1997) se voit aujourd'hui prié de cautériser ou de gentiment disparaître.

Vote unanime

Car les fresques ont bel et bien été condamnées! La Commission scolaire de San Francisco a voté leur mort à l'unanimité le 25 juin. Comme le souligne Serge Halimi, ce n'est pas là l'action de la droite la plus dure. Bien au contraire. Ce genre d'opérations se voit téléguidé par les Démocrates les plus lisses et les plus consensuels. Ce sont eux qui en remettent sur le thème de l'identitaire. Par conviction peut-être, mais surtout dans évident un but clientéliste. Une véritable surenchère dans le vertueux. On voit ici au travail ceux que Bret Easton Ellis dénonce dans «White», cet énorme pamphlet dont je vous ai récemment parlé. Pour le romancier américain, le plus grand danger se situe aujourd'hui à gauche. Selon lui, face à Hillary Clinton, Donald Trump tiendrait du moindre mal, même s'il condamne en fait les deux politiciens.

Cela dit, reste à savoir où se situe vraiment aujourd'hui ce fascisme, dont chacun dénonce le retour en le cherchant comme le furet de la chanson. Mais il faut tout de même admettre que détruire sous des prétextes fallacieux des œuvres d'art renvoie au passé le plus sinistre. Pourquoi ne pas brûler des livres, pendant qu'on y est? Notez qu'on le fait d'une certaine manière outre Atlantique en apurant (ou en épurant) des bibliothèques. Mais pensez du coup aux musées, de nos jours en danger! On a demandé (en vain, heureusement) le retrait du «Met» de New York d'un Balthus. Pédophile. Un Waterhouse a manqué quelques semaines d'une institution britannique. Misogyne. A quand la disparition des «Vénus» du Titien, qui réifient la femme, des Rubens montrant des prédateurs sexuels ou des Picasso trop explicites? Il devient grand temps de réagir.

Rideaux

«Le Monde diplomatique» est comme vous le savez un mensuel. Je vous parle (avec des extrapolations toutes personnelles) du numéro d'août, bouclé fin juillet. Que s'est-il passé depuis? Eh bien, il y a tout de même eu des protestations! D'artistes notamment. La presse s'est fait l'écho d'une affaire gênante sur le plan national et international. Les internautes ne participent heureusement pas qu'à des chasses de sorcières à coup de «hashtags». Bref. On est finalement arrivé à un nouveau débat. Le 13 août, il y a eu le second verdict (2). Par quatre voix contre trois, il a cette fois été décidé que les créations d'Arnautoff (dont les images ont, ironie du sort, beaucoup circulé depuis juin sur la Toile...) ne seraient pas effacées, mais masquées. De grands rideaux. Un premier pas vers la raison, ont déclaré les opposants. Ils espèrent bien que ces rideaux tomberont un jour, comme celui de fer que l'artiste a plusieurs fois traversé.

(1) Notez qu'ironie de l'Histoire, Arnautoff a d'abord brièvement été officier dans l'armée tsariste...
(2) Le «New York Times» en a fait un gros article le 14 août.

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