Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le pionner lausannois de la vidéo Jean Otth se raconte dans son livre "Echec et scotome"

Né en 1940, mort en 2013, l'homme a vécu de son enseignement. La reconnaissance ne lui sera venue que sur le très tard. L'exposition au MCB-a vaudois est cependant repoussée.

Jean Otth, côté vidéo.

Crédits: Image tirée du site de l'artiste.

Présenté sous une couverture vert acide, le livre ne se prend pas trop au sérieux. Mort en novembre 2013, Jean Otth était certes un artiste intellectuel, mais il ne s’agissait pas pour autant d’un pontifiant. Cela ne signifie pas que l’ouvrage s’absorbe d’un trait, comme une boisson rafraîchissante. Le Vaudois a mis beaucoup de lui-même dans ce texte de 2008, que sortent aujourd’hui les éditions art&fiction à Lausanne. Ce ne sont pas vraiment des mémoires. Il s’agit cependant d’un itinéraire. D’un parcours de vie. Comment un enfant ayant a découvert à cinq ans la sculpture dans l’atelier de sa marraine a-t-il pu devenir l’un des premiers artistes vidéo répertoriés, tout en vivant d’un enseignement lui tenant par ailleurs à cœur?

Né en 1940, Otth comptait, comme il nous l’explique, plusieurs artistes plus ou moins revendiqués dans sa famille. Sa vocation a du coup moins surpris. Alors qu’il avait 20 ans, Lausanne se mettait de plus à se réveiller, après ce qui semblait à ses enfants terribles un interminable endormissement. Le mirage parisien faisait place à une oasis locale. Nouveau directeur du Musée cantonal des beaux-arts (aujourd’hui abrégé en MCB-a), le Belge René Berger secouait l’institution de la Riponne. Il osait même installer dans ses salles un premier Salon des galeries-pilotes dès 1963. La première foire mondiale d’art contemporain, six ans avant Cologne et sept avant Bâle. La ville se retrouvait sans trop s'en rendre compte à la pointe de l’actualité. Comme au moment de l’ouverture des Collections de l’art brut en 1976 ou de celle de l’Elysée transformé en «musée pour la photographie» en 1985. Il n’existait alors aucun autre lieu muséal entièrement consacré au 8e art en Europe!

De la toile au miroir

La rencontre avec René Berger s’est donc révélée déterminante pour Jean Otth. Il échappait au «naufrage provincial». Grâce cette sorte de parrain, le débutant découvrait que «cela valait la peine d’être artiste.» Un mot lui faisait tout de même peur. Intitulé «Echec et scotome» (1), le petit livre fourmille ainsi de doutes sur son appartenance à cette caste mal définie. 1968 est vite venu balayer ce qui ne constituait même pas des certitudes. On sait que Lausanne a alors beaucoup «bougé». En art, il fallait tout repenser, à commencer par les supports. Otth va d'abord passer de la toile au miroir. Puis il se mettra à réfléchir. Beaucoup de belles lectures, alors jugées obligatoires, se retrouvent donc sous la plume du narrateur (et personnage) du livre: Merleau-Ponty, Lacan, Werner Heisenberg, Derrida, Heidegger… Il y avait un besoin d’un bagage, alors qu’on sait bien que celui-ci alourdit la démarche, physique ou intellectuelle. «J’ai toujours regretté de n’être pas plus léger, plus joyeux dans mon travail, même si une ironie le sous-tend.»

La femme, omniprésente. Photo tirée du site de l'artiste.

Heureusement, il y a les femmes! Notre protestant vaudois a pour elle tous les faibles. Ce sont ses muses. Il n’y en aura pas neuf comme sur le Parnasse, mais ces dames se seront succédé assez nombreuses dans sa vie. Une existence plusieurs fois refaite. Virginie Otth, coéditrice de l’ouvrage actuel avec son cadet, compte ainsi vingt ans de plus que son demi-frère Philémon. La chose amène au propre comme au figuré de la chair dans un œuvre en apparence bien sec. Le corps apparaît dans les vidéos pionnières (était-ce même là un médium jugé comme un art à l’époque en Suisse?), comme sur des polaroids un peu flous. Il ne reste absent que des créations murales, toujours plus austères. Il y a même un moment où le peu qui restait de visuel s’est retrouvé repoussé au-delà du cadre. Le public a pu en juger début 2013 dans l’exposition que le directeur Christian Bernard lui a consacré au Mamco genevois. La dernière présentation publique d’Otth avec «Making Space» au MCB-a, qui racontait quatre décennies d’art vidéo en lui donnant une place presque centrale.

Un artiste qui ne vend rien

La carrière du Lausannois, pour autant qu’on puisse utiliser ce mot, aura entre-temps connu des hauts et des bas. Des bas surtout, ce qu’admet avec philosophie l’intéressé dans son livre. L’homme a vécu, je pourrais même dire survécu de son enseignement. Son art de transmettre convenait à tous, comme l’explique Alain Huck dans sa préface. Le Veveysan l’a côtoyé à ce qui restait encore l’Ecole des beaux-arts depuis 1982. Il parle d’«une silhouette fragile sombre et accueillante se déplaçant sans bruit mais avec une aura inévitable.» Autant dire que le professeur s’imposait naturellement. Reste qu’Huck a depuis accompli un solide parcours, avec ce que cela suppose de retombées commerciales. Un immense dessin du Vaudois coûte aujourd’hui la peau des fesses. Otth, lui, ne vendait rien. Une année, comme il le raconte lui-même dans «Echec et scotome», les impôts lui ont du coup refusé ses déductions fiscales. Aucune rentrée financière de ce côté depuis trois ans. La création ne pouvait donc représenter pour lui qu’une simple hobby…

Jean Otth. Photo RTS.

C’est tardivement que Jean Otth s’est vu reconnu. Le vidéaste (qui souffrait du défaut médiatique de ne pas être Américain ou Autrichien) est revenu en lumière, sa peinture des débuts ayant depuis longtemps été détruite par ses soins. Il y avait aussi les installations. Elles trouvaient enfin un public. L’immense passage à vide débouchait presque sur un trop-plein. Le cas ne se révèle pas unique. Jean Otth a du coup donné au Mamco le contenu de son exposition, jusque là entreposé chez lui. Et depuis 2013 Virginie et Philémon s’occupent avec talent de ce qu’on appellerait aux Etats-Unis «l’estate». Les carnets de dessins sont allés au Jenisch de Vevey, qui les a montrés courant 2014. Une grande exposition était prévue au nouveau MCB-a du 19 juin au 13 septembre 2020. Elle attendra. Il n’y a plus d’urgence maintenant. Demain, qui sait, Otth fera peut-être partie des piliers d’une institution sachant cultiver ses racines locales. Paris a cessé d’être nécessaire pour exister chez soi.

(1) Le scotome est une tache aveugle dans le champ visuel.

Pratique

«Echec et scotome» de Jean Otth, aux Editions art&fiction, 104 pages, plus un cahier d’illustrations.

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