Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le photographe Jean-Marc Yersin expose à Genève ses "Carnets d'un autre temps"

Noires et blanches, carrées, les images ont été prises autour de Chicago ou entre Paris et Orléans. Elles montrent des usines abandonnées ou une ligne de train restée inachevée.

Crise à Chicago, 2016.

Crédits: Jean-Marc Yersin

Nous changeons d'époque, et même d'ère. Normal, dans ces conditions, qu'il existe des «Carnets d'un autre temps». Ils se se présentent pas sous forme de cahiers ou de livres. Il s'agit, à la Galerie Images de Marque, de photographies. A l'ancienne, du reste. Jean-Marc Yersin reste fidèle au noir et blanc, ce qui convient au sujet. Depuis quelques années, les réalisations du 8e art ont cependant perdu de leur matérialité. «Avec la photographie numériques sont apparus de nouveaux moyens de tirages, ou plutôt d'impression. On ne joue plus de la lumière, mais on jette de l'encre... Parenté nouvelle, ou retrouvée, avec les graveurs.»

L'actuelle exposition de Jean-Marc Yersin découle de trois livres, tirés à 200 exemplaires seulement. Pas par besoin de raréfaction, mais à cause d'un marché qui va se resserrant. En 2017, il y a eu «Crise». Vient de s'ajouter «La ligne». «Vestiges» suivra en 2020. Il faut voir là les conséquences positives non pas d'un retour à la vie, mais au métier de photographe. Jusqu'en 2018, Jean-Marc s'occupait du Musée suisse de l'appareil photographique de Vevey. Une fonction qu'il partageait avec son épouse Pascale Bonnard. Un couple si fusionnel que j'ai longtemps parlé des Bonnard-Yersin comme d'une entité, sans trop savoir quel était le nom de l'un et de l'autre! Ils ont été remplacés, alors qu'on craignait la disparition du poste dans une ville pour le moins compliquée (elle reste aujourd'hui quasi sans municipalité), par Luc Debraine.

Civilisation perdue

Commençons par le début. J'extrais la phrase de la présentation de «Vestiges». «Au début des années 1990, je fus entraîné durant plusieurs mois sur un trajet autoroutier. Je contemplais les infrastructures jalonnant le paysage, tel un voyageur découvrant les restes d'une civilisation perdue dont il peinerait à comprendre la fonction originelle.» On peut partager cette impression. Les abords des grandes voies, un peu partout, fourmillent d'éléments de béton abandonnés, ou semblant au contraire en cours de construction. Ajoutez à cela d'anciennes fabriques tombant progressivement par bribes et morceaux, faute d'une reconversion. En architecture moderne, les dégâts vont vite. Il a fallu davantage de temps pour faire des ruines romaines...

Un reste de l'aérotrain français. Photo Jean-Marc Yersin.

Jean-Marc Yersin parle de «risque d'effondrement de notre civilisation». L'idée est dans l'air. Aux Etats-Unis, où ont été prises les images de «Crise» en 2016, il s'agit en fait d'un mouvement perpétuel. Nous sommes au pays des «ghost towns», faites de fièvre spéculative, puis d'abandon. Le photographe a parcouru il y a trois ans un territoire compris entre Gary, Joliet et Chicago. «La ville s'était étalée autour de gigantesques usines, retranchées comme des camps militaires.» Elles se retrouvent aujourd'hui désaffectées. Nous sommes entrés depuis les années 1980 dans le post-industriel en Occident. Plus rien, ou presque, ne s'y fait à la main. D'où la quasi disparition d'une cité comme Detroit, prise en mauvais exemple de ce qui peut arriver demain ailleurs.

Une aventure ratée

Aucun être humain sur les photos de Jean-Marc Yersin, Rien que des architectures imposantes promises à un lent effondrement. Volontiers cadrées avec des biais créant des diagonales, les images carrées évitent pourtant la sécheresse. Nous ne sommes pas devant les constats cliniques qui ont fait la réputation de Bernd et Hilla Becher. Un couple allemand (aujourd'hui décédé) qui a, allez savoir pourquoi, percé sur le marché capricieux de l'art contemporain. Avoir un Becher chez soi fait de nos jours très chic. Il y a chez Jean-Marc Yersin des choix, des parti-pris, et non pas un simple protocole. Autant dire qu'à Images de marque, dans la Vieille Ville genevoise, il existe une variété de ton devenue aux yeux de certains presque suspecte. Un artiste, aux yeux de beaucoup aujourd'hui, est un monsieur ou une dame refaisant sempiternellement la même chose.

Le viaduc dans la plaine beauceronne. Photo Jeann-Marc Yersin.

Et «La ligne»? Eh bien là, nous voici revenus en Europe. Il s'agit de montrer ce qui demeure d'une aventure ratée. L'ingénieur Jean Bertin avait imaginé dans les années 1960 un aérotrain se déplaçant sur un interminable viaduc. La vitesse possible semblait fantastique à l'époque. Plus de 400 kilomètres à l'heure sur coussin d'air. Davantage que les TGV actuels. Une ligne expérimentale se vit ainsi décidée, et même construite, entre Paris et Orléans. Inutile de préciser qu'elle n'a jamais fonctionné. Le projet se vit abandonné, alors qu'il existait déjà des kilomètres et des kilomètres de bâtis. Le passager d'un poussif TER les découvre aujourd'hui perdus dans la plaine beauceronne. Il a bien sûr été question de démolir ce qui constitue un ouvrage d'art. Mais la chose fut jugée trop coûteuse. C'est ainsi qu'en 2015, ce serpent de béton se retrouva doté du label «patrimoine du XXe siècle». Un patrimoine qu'on se garde bien ici d'entretenir. C'est un peu l'équivalent, en moins séduisant, des aqueducs antiques ruinés traversant le paysage italien.

Faut-il voir là une allégorie? On sait que le réseau ferroviaire français hors TGV se trouve aujourd'hui à bout de souffle alors que la SNCF affiche un déficit colossal et que les problèmes sociaux s'accumulent avec les cheminots. Mais nous voici au cœur de l'actualité...

Pratique

«Les carnets d'un autres temps, Jean-Marc Yersin», Galerie Images de Marque, 12, Grand Rue, Genève, jusqu'au 9 novembre. Tél. 022 310 57 57, site www.imagesdemarque.ch Ouvert du lundi au vendredi de 9h30 à 18h, le samedi jusqu'à 17h. Le photographe est présent le jeudi et le samedi.

Jean-Marc Yersin. Photo DR

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