Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le photographe Gilbert Garcin avait créé un univers où il était seul avec sa femme

Le Marseillais avait commencé ses photo-montages après sa retraite. En 1995, il faisait un stage aux rencontres d'Arles. En 2013, il était devenu la vedette de ce festival.

L'affiche de la Comédie genevoise de 2013-2014.

Crédits: Succession Gilbert Garcin, Ville de Genève.

Sa vie ressemble à un conte de fées. Avec deux différences notables. Ce genre d’histoires arrive généralement à une femme. Elle reste en principe jeune. C’est pourtant septuagénaire, puis octogénaire que Gilbert Garcin aura connu un succès imprévu, mais durable. Son décès à la veille de ses 91 ans, survenu à Marseille le 17 avril, a donc pu faire l’événement dans les pages culture des quotidiens français. Pas autant que Christophe, bien sûr, mais tout de même! Les échos seront d'ailleurs cette fois internationaux. L’audience du photographe apparaissait plus vaste que celle d’un chanteur voué à la seule consommation locale. Garcin avait aussi bien exposé en Colombie qu’en Suède ou aux Etats-Unis. Tout le monde,ou presque, a vu l’une de ses images. Le nom de son auteur pouvait, il est vrai, échapper au spectateur.

Garcin était né à La Ciotat en 1929. Après une formation commerciale, il avait ouvert sa propre affaire à Marseille. Des luminaires. L’entreprise semble avoir bien marché. Longtemps. L’homme a ainsi pu prendre une retraite qu’il imaginait au départ vouée à la pêche. Cela ne lui suffisait pas. Il s’est donc inscrit au photo-club d’Allauch. Le débutant a pris goût au médium. Des perfectionnements lui ont vite semblé nécessaires. En 1995, le sexagénaire a participé à un stage d’été organisé par les Rencontres d’Arles sous la direction de Pascal Dolémieux. C’est ainsi que le débutant a découvert sa voie. Ce qui lui convenait était le photo-montage en noir et blanc.

Une table, de la colle et des ciseaux

Le photo-montage a connu son heure de gloire, avec une perspective politique, dans la première moitié du XXe siècle. Il constituait une arme de propagande dans la jeune URSS. Il a beaucoup servi au même moment à un activiste comme John Heartfield pour dénoncer le nazisme. Reste que le genre a semblé ensuite désuet. Sauf pour Gilbert Garcin, qui était un bricoleur. Pas de bidouillage électronique chez lui. Une table, de la colle et des ciseaux. Après s’être constitué une banque d’images avec sa silhouette prise dans toutes les attitudes, comme pour sa femme Monique, il pouvait créer en se donnant du temps. Son œuvre ne comprend guère que 260 sujets environ. Le reste n’a pas été conservé. Le Marseillais savait faire le ménage. Une qualité manquant la plupart du temps aux photographes. Ils gardent des milliers de clichés médiocres, voire déshonorants. Tant pis pour eux!

Le Photopoche avec le portrait de l'auteur. Photo Succession Gilbert Garcin, Photopoche.

Dans ces 260 saynètes, les Garcin se retrouvent dans un univers qui lui est propre. Ils deviennent des fourmis prises dans un monde qui semblerait désespéré s’il ne comportait pas une touche d’humour. On peut parler de théâtre existentialiste. De vide minimaliste. D’absurde ritualiste. Les intellectuels évoqueront Eugène Ionesco et surtout Samuel Beckett. Le couple lutte contre les objets. Il se perd sur des fils finissant par se nouer. Gilbert et Monique sont écrasés, à moins qu’ils demeurent impuissants. Le tout dans des compositions admirablement réglées. Si le contexte peut sembler déséquilibré, l’image ne n’est absolument pas. Elle se veut classicisme et rigueur. D’où sans doute une partie de son succès. L’autre tient bien sûr à la capacité de Garcin à sans cesse se renouveler sans déborder pour autant le cadre qu’il s’était fixé.

Débuts à Paris-Photo

Car des triomphes, Garcin en a connus! Les collectionneurs l’ont suivi depuis que la galeriste Christine Ollier, des Filles du Calvaire, a montré le Provençal à Paris-Photo. Elle avait eu l’audace de montrer dans ce temple du 8e art un parfait inconnu qu’elle avait découvert la première. Les institutions ont emboîté le pas. Garcin a passé plus tard dans une autre galerie, Camera Oscura. Il n’y avait pas que des expositions sur la Planète entière à gérer. Ses images ont beaucoup servi à illustrer des articles de presse ou des livres. La Comédie de Genève a ainsi utilisé plusieurs de ses clichés pour soutenir sa saison de 2013-2014. En 2016, l’octogénaire est entré dans la collection de livres Photopoche, initiée par Robert Delpire. Le panthéon! Son site www.gilbert-garcin.com se voyait du coup encore plus visité.

Les Garcin à l'oeuvre. Photo Succession Gilbert Garcin, Camera Oscura, Paris 2020.

Entre-temps, Garcin avait reçu une autre consécration. Dix-huit ans après y avoir été stagiaire, Gilbert Garcin se retrouvait en vedette aux Rencontres d’Arles 2013. La rétrospective! Elle occupait les locaux de la Chaudronnerie, au Parc des Ateliers. C’était immense pour des tirages de format réduit. Autant dire qu’il y en avait beaucoup, et qu’il s’agissait de tenir la longueur. Le tout s'est très bien passé. Epreuve réussie pour un homme qui vient de mourir calmement durant son sommeil. Gilbert Garcin a aujourd'hui rejoint son personnage perdu dans ses décors métaphysiques. Rideau. Bis. Bravo!

P.S. J'ai vu que Peter Beard était aussi décédé. Lui à 82 ans. Il y été retrouvé par de sa maison de Montauk. J'avoue que les photos de ce jet-setter new-yorkais converti en défenseur de la nature m'ont peu touché. Il y a eu des hommages vibrants partout dans la presse. Cela suffit. Cette chronique constitue aussi un choix!

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