Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le photographe Charles Fréger donne son livre sur les carnavals afro-américains

L'ouvrage fait suite aux festivités japonaises ou aux coiffes des Bretonnes. Le Français se passionne pour des pratiques menacées de disparition. Il fait aussi oeuvre d'ethnologue.

La couverture du livre, avec une image prise à Saint-Domingue.

Crédits: Charles Fréger. Photo fournie par Actes Sud, 2019.

Le revoilà! Charles Fréger revient avec les images, très posées, de mascarades. Ce n'est plus aujourd'hui le Japon, mais une aire s'étendant sur quatorze pays du Sud, des Etats-Unis au Brésil. La zone qui fut le plus marquée aux XVIIIe et au XIXe siècle par l'esclavage. Rien ici de doloriste, bien au contraire! Le photographe propose des vision très colorées où brille l'imaginaire des Noirs. La tradition africaine s'est métissée d'éléments chrétiens. Les extraordinaires costumes racontent ainsi des histoires complexes faite d'oppression et d'assimilation.

Né en 1975 à Bourges, aujourd'hui installé à Rouen (il a le goût des belles villes de province!), Charles Fréger s'est fait connaître il y a déjà bien des années par ses enquêtes sur le terrain. Il ne s'agit nullement d'un photographe à l'objectif aux aguets. Il prend contact avec ses modèles, qui posent ensuite comme s'ils étaient dans un studio. Chacun de ses ouvrages dresse ainsi le portrait d'une collectivité. Le Français s'est d'abord intéressé aux uniformes, des légionnaires aux majorettes. On pourrait ici parler de sociologie appliquée. Restant sur le vêtement «parlant», il a ensuite passé aussi bien aux costumes de carnaval qu'aux coiffes des Bretonnes. Comme le souligne dans sa préface l'Afro-Américain Ishmael Reed (1), il se passionne avant tout pour ce qui se voit menacé de disparition. «Les générations futures devront peut-être consulter son ouvrage que l'on regarde les photographies d'espèces animales disparues.»

Une des images de Cuba. Photo Charles Fréger fournie par Actes Sud.

Le protocole adopté par Fréger reste toujours sensiblement le même. L'homme plante son appareil en pleine nature. Le sujet se retrouve cadré en pieds, à de rares exceptions près. La couleur est forte et franche, posée comme par aplats. Surtout pas d'ombres. Le fond se retrouve comme estompé au tirage. Le modèle, dont le spectateur voit rarement le visage, n'exprime rien de personnel. Il y a certes quelques portraits de groupe. Mais en général ils n'excèdent pas deux personnes. Au-delà de l'aspect artistique, on sent chez Fréger une volonté de documenter. Ces cycles peuvent ainsi faire l'objet d'expositions presque didactiques. «Cimarron», qui joue avec les mots de «marron» (autrement dit l'esclave fugitif) et de la ville du même nom, située dans le Kansas, vient ainsi de se voir montré au château des ducs de Bretagne à Nantes. Le «Yokainoshima» nippon se retrouve parallèlemnt au Musée des Confluences de Lyon jusqu'au 30 août.

Une petite question pour terminer. Charles Fréger va-t-il un jour s'intéresser au carnavals suisses, qui renvoient eux aussi à des croyances très anciennes?

(1) J'ai noté qu'Ishmael Reed s'attaque dans son texte à deux tabous. L'Américain ose associer l'islam au christianisme pour ce qui est de la destruction des cultures indigènes. Il regrette par ailleurs que les musées occidentaux n'abritent pas davantage de témoignages des arts premiers. Et tant pis pour les bien pensants!

Pratique

«Cimarron» de Charles Fréger, au Editions Actes Sud, 320 pages.


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