Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Petit Palais révèle à Paris les dessins d'architecture de Jean-Jacques Lequeu

On connaissait ses grande feuilles par la reproduction. Redécouvert dans les années 1940, le Normand, mort en 1826, n'a presque jamais rien construit. Il a imaginé des lieux fabuleux, tout en produisant des oeuvres érotiques.

"Le grand bailleur". Un autoportrait, sans doute des débuts du XIXe siècle. Lequeu ne datait pas sa production.

Crédits: Bibliothèque nationale, Paris

C'est un rêve éveillé. Ou alors un cauchemar, ce qui revient finalement au même. L'architecture de Jean-Jacques Lequeu (1757-1826) n'a jamais existé que sur papier. Oh, bien sûr, le Normand a essayé de construire! Il a même connu quelques succès, à la fin de l'Ancien Régime. L'homme faisait alors partie de l'agence de François Soufflot, dit «Le Romain». Le neveu de Jacques-Germain Soufflot, l'auteur de l'église Sainte-Geneviève devenue le Panthéon. Lequeu a ainsi sous-traité pour lui une partie de l'Hôtel de Montholon (1785), qui a miraculeusement survécu faubourg Poissonnière (1). L'homme a travaillé pour de vrai à l'intention du comte de Bouville et sans doute d'une certaine Madame de Terlinden. Il reste cependant clair que la Révolution a stoppé net ces folles dépenses. De 1793 à 1815, le Rouennais a dû vivre de son salaire d'employé dans les bureaux du Cadastre. S'il présenta encore des projets au temps de Louis XVIII, monté sur le trône en 1814, tous furent refusés comme négligeables

Photo Bibliothèque nationale, Paris

Lequeu reste donc avant tout dessinateur. Le tracé à l'encre et au pinceau était un métier exigeant jusqu'aux actuels programmes informatiques. Le Rouennais l'exerçait à la perfection. Une partie des planches aujourd’hui présentées au Petit Palais de Paris possède d’ailleurs une fonction pédagogique. Lequeu pensait à un livre. Il aurait appris aux débutants dans la profession comment construire un édifice sur papier, en distribuant aux mieux les ombres et les lumières. Un art pictural mené à son point ultime à la fin du XVIIIe siècle, quand les grandes commandes se sont taries, avant de s'interrompre net presque jusqu'à la Restauration. Si Napoléon a autant démoli dans Paris que les révolutionnaires, il n'a en revanche guère eu le temps de reconstruire. Des idées comme celle d'un titanesque palais en l'honneur du roi de Rome, son fils né en 1811, sont demeurées des projets. Au mieux y a-t-il eu un commencement d'exécution, interrompu par les revers militaires, puis par les abdications de 1814 et 1815.

Un don à la Bibliothèque nationale

Il est donc permis de penser que les quelque 800 dessins offerts par Lequeu en 1815 au Cabinet des estampes de la Bibliothèque royale, qui a daigné les accepter, ont servi d'exutoire aux duretés du temps. L'architecte raté a au moins pu se dire qu'il n'était pas seul dans son cas. Un collègue comme Etienne-Louis Boullée (1728-1799) n'a pas bâti grand chose non plus, ce qui l'a poussé à inventer des bâtiments de plus en plus irréalisables, aux proportions staliniennes. Il y a du reste un Boullée en regard, dans l'actuelle exposition Lequeu. Il vise à souligner les différences. L'austérité monumentale du premier s'oppose au style parlant de Lequeu capable d'imaginer une étable en forme de vache ou une sortie de pavillon de chasse avec sa porte tapissée de têtes de cerfs sculptées. Il y a quelque chose de plus fleuri et de plus fou chez Lequeu, que les historiens ont tour à tour qualifié de maniaque, de névropathe, de pervers et de petit employé de bureau.

Photo Bibliothèque nationale, Paris

Pourquoi pervers, au fait? Parce que tous ses dessins, dont le Petit Palais propose une bonne centaine dans une scénographie d'Alain Batifoulier et Simon de Tovar (2), ne concernent pas l'art de bâtir. Il y a d'abord les autoportraits dès les années 1770. Ils passent au fil des années du classique au grimaçant. Lequeu se montre en bailleur. Ou il nous tire la langue. Notons que l'auteur se situe dans l'air du temps. On peut penser aux têtes (qu'il ne connaissait pas) de l'Autrichien Franz Xaver Messerschmidt. Ou, plus près de lui, aux nombreuses toiles dans lesquelles le peintre Joseph Ducreux a observé ses traits déformés. Mais le public connaît surtout de lui, jusqu'ici par la seule reproduction, les dessins érotiques, présentés avec l'avertissement aux mineurs d'usage. Il y a là non seulement des corps féminins dénudés, mais des parties génitales cadrées au plus près. Masculines et féminines. La Bibliothèque royale les avait comme de juste incluses dans son «enfer». Spécialiste de Sade, Annie Le Brun y voit une préfiguration de «L'origine du monde» de Gustave Courbet.

Une mystification?

Il aura fallu du temps pour que ces images, qui auraient sans doute mieux passé la rampe dans les années 1970 que dans notre très prude époque, sortent de l'ombre. Lequeu constitue une redécouverte de la fin des années 1940, comme Boullée ou Claude-Nicolas Ledoux, qui a lui beaucoup construit. Emile Kaufmann s'est alors penché sur ces dessins, qui ont ravi les surréalistes. Avec les dangers que cela suppose. En 1986, Philippe Duboÿ a émis dans un livre l'idée que Lequeu serait peu ou prou une invention de Marcel Duchamp, qui aurait tripoté les œuvres aujourd'hui conservée par la Bibliothèque nationale. Il y aurait eu mystification. Une idée délirante que réfutent bien sûr les historiens actuels, dont Elise Boerri, auteur d'une toute récente somme sur Lequeu.

La vision «pour de vrai» des œuvres de cet inclassable, qui coïncide avec celle à l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts des dessins de l'aliéné du XVIIe siècle Georges Focus, montre un homme de talent rejeté par son temps. Un homme aigri disant sa souffrance. Il suffit de lire les notes, souvent surabondantes, sur ses grands projets. Il se sent aussi mal que Focus. Un tombeau propose ainsi «un sépulcre de l'auteur, frère de Jésus. Il a porté sa Croix toute sa vie.» Très peu de gens, personne peut-être, n'ont ou n'a en effet vu à l'époque ces réalisations faites pour la postérité. Il y a quelque chose de solitaire et de persécuté chez Lequeu, qui ne se prénommait pas pour rien Jean-Jacques comme Rousseau.

Une suite à Rouen

Le Musée des beaux-arts de Rouen, qui propose comme je vous l'ai déjà dit, une saison autour du dessin, consacre aussi une petite exposition à Lequeu. Elle comporte d'autres prêts de la Bibliothèque nationale. C'est fatalement plus ramassé. Une grande salle. Il y a là d'autres choses magnifiques. Elles viennent encadrer un trompe-l’œil de Lequeu, acquis il y a peu par l'institution. Les œuvres du Normand sur le marché sont d'une rareté insigne. Tout ou presque a fini à la BN, dont ce fonds a fini par devenir un des trésors. Gageons que ceux qui avaient accepté cet étrange cadeau en 1825 seraient très surpris par ce renversement de leurs valeurs!

(1) Il y a notamment un extraordinaire projet pour les lieux d'aisance de l'Hôtel de Montholon.
(2) L'exposition est signées par Christophe Leribault, directeur du petit Palais, Laurent Baridon, Jean-Philippe Garric, Martial Guédron et Corinne Le Bitouzé.

Pratique

«Lequeu», Petit Palais, avenue Winston-Churchill, Paris, jusqu'au 31 mars. Tél. 00331 53 43 40 00, site www.petitpalais.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 21h. L'exposition Lequeu de Rouen dure jusqu'au 11 février seulement.

Ce dessin, au sujet mystérieux, fait l'affiche de l'exposition. Photo Bibliothèque nationale, Paris.



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