Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Petit Palais raconte en 600 oeuvres le "Paris romantique"

L'exposition, qui se prolonge au Musée de la vie romantique, voit grand. Elle est conçue comme une promenade dans une capitale aujourd'hui disparue.

"Les effets du mélodrame" selon Boilly. Nous sommes au temps des "Enfants du Paradis".

Crédits: RMN, Paris 2019.

C'est à une promenade dans le temps et dans l'espace que nous convie le «Paris romantique» du Petit Palais parisien. Une fois passé le sas d'entrée, qui se termine sur un papier panoramique représentant les principaux monuments de la capitale dans les années 1814 à 1848, le visiteur va transiter des Tuileries au Boulevard du crime, avec des détours par le Quartier latin ou les boutiques de frivolités du Palais Royal, alors traversé de galeries commerçantes. Au lieux du pouvoir succéderont des endroits pour la plupart disparus. Les années de la Restauration (1814-1830) et de la Monarchie de Juillet (1830-1848) marquent la fin d'un temps. Dès son arrivée au pouvoir, Napoléon III va faire démolir des quartiers entiers, demeurés presque intacts depuis le Moyen Age. Paris va se retrouver en chantier perpétuel jusqu'en 1914. Au «Paris romantique» succédera le Paris haussmannien. Celui que nous connaissons aujourd'hui.

On connaît le principe de ces méga-expositions, celle-ci succédant à un «Paris 1900» organisé en 2014 au même endroit. Une manifestation ayant, soit dit en passant, connu un énorme succès public, du coup prolongé aux Etats-Unis. Il s'agit de présenter en situation une myriade de tableaux et d'objets d'époque. Tous n'ont d'ailleurs pas trouvé place cette fois dans le bâtiment, pourtant volumineux, des Champs-Elysées. La suite se trouve en bonne logique au Musée de la Vie romantique. Une institution logée rue Chaptal, dans l'ancienne maison où vécurent le peintre Ary Scheffer et l'écrivain Ernest Renan. Une demeure des années 1840 dotée d'un jardin qui semble avoir échappé au temps, et qui s'est en réalité vue repensée par le décorateur Jacques Garcia. Difficile de faire mieux dans le vrai-faux vieux. Ce musée présente au public les salons littéraires. Il existait alors beaucoup de ces cénacles. L'âge romantique se situe juste avant l'accélération du temps provoquée par l'essor de la vie moderne. Le train ou la photo sont arrivés à la fin de cette période bénie, vers 1840.

Une mosaïque

Plusieurs commissaires (Jean-Marie Bruson, Cécilie Champy-Vinas, Gaëlle Rio...) se sont penchés sur le sujet sous la houlette de Christophe Leribault, directeur du petit Palais. Le sujet exigeait de multiples compétences. Qu'y a-t-il de commun entre la mode vendue dans les passages couverts, que condamneront dès le Second Empire les grands magasins, et les tableaux du Salon, où les amateurs d'Ingres regardaient de travers ceux de Delacroix? Quel rapport entre les appartements princiers des Tuileries et les théâtres populaires où se jouaient des mélodrames pour «Enfants du Paradis»? Comment relier le goût naissant pour le Moyen Age, qui a atteint son comble avec la publication de «Notre-Dame de Paris» de Victor Hugo en 1831, et celui pour la musique alors toute nouvelle de Franz Liszt et de Frédéric Chopin? De quelle manière conjuguer la capitale libérale de l'émigration politique avec la fin de l'interminable construction de l'Arc de Triomphe, temple des victoires militaires à la françaises?

Juliette Récamier dans son salon de l'Abbaye au Bois. Photo Petit Palais, Paris 2019.

Si les auteurs de «Paris romantique» parviennent à lier la gerbe, c'est bien en jouant le jeu de la mosaïque. Chaque arrondissement constitue ici un monde en soi, que vient à l'occasion contredire celui d'à côté. Il n'y a que deux ou trois rues après tout entre le quartier de financiers, proche de l'actuel Hôtel Drouot, et La Nouvelle Athènes, où s'épanouissent les artistes et ces dames de petite vertu qu'on nommera bientôt les «lorettes». Une allusion à Notre-Dame de Lorette, supposée donner de la religion à ce monde gentiment interlope. Celui de «La vie de bohème». Le parti pris de faire déambuler le visiteur à travers des ambiances à chaque fois différentes se révèle donc le bon. Il faut de tout pour faire un monde. Notez cependant qu'il s'agit là d'un voyage en chambre, et non en plein air. Comme pour plusieurs expositions précédentes, le Petit Palais a été transformé en une sorte d'appartement. Un tel dédale reflète une capitale changeante.

Léger entassement

Un certain entassement semblait également souhaitable pour refléter une époque où le sentiment sert un peu trop souvent de goût. Les intérieurs commencent alors à se surcharger, tandis que les esprits passent d'une passion à l'autre. Il y a la Grèce martyre à libérer des Turcs. La malheureuse Pologne écrasée par les Russes. Le patrimoine français à sauver des spéculateurs immobiliers (là, rien n'a changé depuis...). Le théâtre et l'opéra, où tout devient plus grand que la vie. Une importante sections se voit ainsi dédiée aux stars de l'époque, dont les cris déchirants étaient supposés remuer l'âme. "Paris romantique", c'est aussi le temps de la tragédienne Rachel, de la danseuse Marie Taglioni ou de la cantatrice Giuditta Pasta. Des noms dont certains sont devenus proches de l'oubli.

"Le Christ au Jardin des Oliviers" de Delacroix, venu de l'église, Saint Paul-Saint Louis. Photo Petit Palais, Paris 2019.

Est-ce ce côté lointain? L'exposition semble moins parler au grand public que «Paris 1900» ou que le «Spectaculaire Second Empire» organisé en 2016 au Musée d'Orsay. Il faut dire qu'à la fois bourgeoises et bohème, ces années allant de la chute de Napoléon à celle de Louis-Philippe possèdent quelque chose de terne et de caricatural à la fois. Nous sommes souvent chez Daumier. Et puis, même bien choisis, les objets et peintures retenus apparaissent bien nombreux. Il y a en a dans les 600, ce qui n'a contribué pour peu à l'inflation d'un catalogue un peu trop lourd pour être vraiment lu. Il faudrait en fait plusieurs visites, et ce dans un endroit pas très sympathique en ce moment. Au Petit Palais, nous sommes proches de l'Elysée. Autrement dit d'un camp retranché. Il n'y a rien de bien romantique à se promener si près des voitures de police et des gardes armés. Notez pourtant que «Paris romantique» a connu deux révolutions, celle de 1830 et celle de 1848, même si ces dernières n'ont finalement pas changé grand chose...

Pratique

«Paris romantique», avenue Winston-Churchill, Musée de la vie romantique, 9, rue Chaptal, Paris, jusqu'au 15 septembre. Tél. 00331 53 43 40 00, site www.petitpalais.paris.fr Tél. 00331 55 31 95 67, site www.museevieromantique.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche (horaire commun) de 10h à 18h.

Une vue de la salle évoquant l'atmosphère du Salon. Photo Connaissance des Arts.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."