Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Petit Palais parisien montre les énigmes symbolistes du Belge Fernand Khnopff

Le peintre Belge (1858-1921) se retrouve à l'honneur. Dans un décor reconstituant sa villa détruite de Bruxelles, se voient présentés ses tableaux, ses pastels, ses dessins et quelques sculptures. Une réussite.

"I Locked My Door Upon Myself". L'artiste s'inspire ici d'un poème de Christina Rossetti.

Crédits: DR

Quarante ans. Il y avait quarante ans que l'on n'avait plus vu Fernand Khnopff (1858-1921) à Paris. En 1979, l'artiste était au Musée des arts décoratifs, qui montrait encore de la peinture. Il faut dire qu'Orsay n'avait pas vu le jour, ou plutôt qu'il s'agissait encore d'une gare à transformer. Présenter le Belge s'imposait pourtant, alors que le monde redécouvrait le symbolisme. «Esthètes et magiciens» de Philippe Jullian, qui résumait avec humour et brillant les recherches sur la fin du XIXe siècle, avait paru dix ans plus tôt, en 1969. Des noms étaient sortis entre-temps de l'ombre, de Jean Delville à Edward Burne-Jones. Jullian, qui avait divisé son ouvrage de manière géographique, situait Khnopff à la station Bruges. Il faut dire que l'homme y avait été élevé et qu'il avait illustré en 1892 «Bruges la morte» de son compatriote Georges Rodenbach.

Comme l'Art Nouveau, qui triomphait lui aussi dans les années 1970, le symbolisme a connu depuis des hauts et des bas. Il lui a fallu lutter contre toutes sortes de nouvelles modes, l'art ancien n'échappant pas au phénomène. Depuis quelques années, nous assistons cependant à un regain international. Le Kunstmuseum de Berne a ainsi pu proposer en 2013 une énorme exposition sur le sujet, orchestrée par Valentina Anker. Elle se focalisait sur une Suisse aux confluents des courants français et germaniques. Burne-Jones a connu plusieurs rétrospectives, dont l'une brille aujourd'hui à la Tate Britain. Elle dure jusqu'au 24 février. Il devenait donc possible de montrer à nouveau Khnopff sans risquer l'échec commercial. Cela dit, vu la politique de Christophe Leribault au Petit Palais, les gens y vont maintenant de confiance.

Un intérieur feutré

Présenter Khnopff exige de pouvoir obtenir de prêts rares et importants. D'où une alliance avec Bruxelles. Michel Draguet, qui pilote (plutôt mal, à mon avis) les Musées Royaux, se retrouve du coup commissaire. Mais il s'agit aussi d'un spécialiste des années 1900. D'où la création, il y a quelques années au fonds de ce puits sans fond que forme le Musée d'art moderne, d'un lieu consacré à cette époque. Il fait ici équipe avec Dominique Morel du Petit Palais et avec Cécile Degos, trop rarement citée. La scénographe a pourtant dû inventer un décor où les œuvres ne flottent pas. Elles retrouvent au contraire leur ambiance naturelle, que le Petit Palais a reconstitué au prix de quelques adaptations. Le parcours se situe dans la villa que Khnopff s'est fait construire à partir de 1899 par Edouard Pelseneer, avenue des Courses à Bruxelles. Un temple du moi, isolé du monde extérieur. Le peintre pouvait y vivre dans une orgueilleuse solitude. Cette fantastique demeure lui survivra peu de temps. La démolition interviendra dès 1938.

L'un des paysages désertés de Bruges. Photo DR

Dans cet intérieur feutré, où dominent les bleus, toiles, pastels, dessins ou gravures reprennent leurs sens. Il y a de la place pour le duveteux portraitiste d'enfant, que Khnopff fut à ses débuts après avoir quitté le droit. L'accrochage permet de le faire voisiner avec des confrères dont il a subi l'influence. Le symbolisme est un courant résolument international. Dante Gabrielle Rossetti et Burne-Jones représentent l'apport britannique. Un grand portrait nous montre le Sâr Peladan, influence occulte sur le mouvement. Des photos de Demachy illustrent le pictorialisme. Elles indiquent aussi que Fernand Khnopff, même s'il s'en défendait, utilisait beaucoup le 8e art. La chose éclate avec «Memories», un immense pastel qui n'a pas pu faire le voyage à cause de sa fragilité (il fait du coup l'objet d'une animation). Marguerite, la sœur adorée, a posé devant l'objectif pour les huit personnages de cette improbable partie de volant.

Influences antiques

D'autres œuvres rappellent les chocs esthétiques subis par le Belge, dont la créativité diminue fortement après 1900. Il y a la tête colossale en marbre d'Antinoüs prêtée par le Louvre. Il faut aussi signaler, venu du British Museum de Londres, le rare bronze grec du IVe siècle av. J-.C. représentant un masque ailé. Sa forme va devenir l'une des marques de fabrique de Khnopff, qui a toujours eu tendance à se répéter. C'est du reste l'écueil avec les expositions où ses œuvres se révèlent abondantes. Certaines redites affaiblissent le propos. L’actuelle rétrospective propose Dieu merci les chefs-d’œuvre du Belge, aux significations ambiguës. Un nouvel Œdipe se voit cajolé par un sphinx femelle, et ce sont «Les caresses». Une femme nous regarde (comme toujours chez Khnopff sans nous voir) au milieu d'un savant désordre dominé par la fameuse tête ailée. C'est «I Locked My Door Upon Myself». Citons enfin les paysages de Bruges ou de Fosset, où se trouvait la maison d'été familiale. Eux aussi restent déserts. Dans cette Belle au bois dormant qu'est l’œuvre de Khnopff, la vie semble s'être retirée au profit d'un profond assoupissement. Effet voulu. «Le sommeil est ce qu il y a de plus divin dans notre existence.»

"L'Offrande". Photo fournie par le Petit Palais.

L'exposition dépasse rarement 1910, voire 1900. Les symbolistes ont ensuite survécu recroquevillés dans leur coquille. Et encore Khnopff est-il mort relativement tôt, en 1921, après avoir donné des pièces mineures comme ses illustrations de «Pelléas et Mélisande» l'année précédente! Il faut penser que certains de ses congénères ont traversé les deux guerres pour s'éteindre oubliés dans les années 1950. Khnopff, dont on peut voir quantité d’œuvres provenant de Bruxelles ou d'un mystérieux Hearn Family Trust, a miséricordieusement échappé à cette mort avant la mort. Le Petit Palais peut ainsi exposer une sorte de mort vivant. C'est une peinture de zombie, dans le fond. Le visiteur peut finir de le découvrir dans une salle-bibliothèque, comme le Petit Palais les multiplie aujourd'hui intelligemment. On n'y entend pas un mot. Normal pour un peintre du silence.

Pratique

«Fernand Khnopff, Le maître de l'énigme», Petit Palais, avenue Winston-Churchill, Paris, jusqu'au 17 mars. Tél. 00331 53 43 40 00, site www.petitpalais.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Le vendredi jusqu'à 21h.

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