Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Petit Palais parisien invite à la découverte des statues de Vincenzo Gemito

Le sculpteur napolitain reste un inconnu en France, où il a vécu dans les années 1870. Son réalisme avait alors choqué. L'artiste a ensuite connu la folie et l'oubli hors d'Italie.

L'affiche de l'exposition Gemito.

Crédits: Petit Palais, Paris 2019.

Ce fut un Salon animé, du moins du côté des sculpteurs. En 1877, Auguste Rodin présentait à Paris son «Age d’airain». Un nu masculin si réaliste que l’artiste se vit accusé d’avoir moulé un corps nu, voire un cadavre. Le scandale payant toujours, du moins en termes de notoriété, le Français vit alors débuter sa carrière officielle. Il était temps pour lui! L’homme avait 37 ans.

Tout près de «L’âge d’airain» se trouvait le «Petit pêcheur» de Vincenzo Gemito. Cet autre bronze devait obtenir une «Mention honorable», ce qui était bien à l’époque. Mais l’œuvre choquait, elle aussi, certains visiteurs par la vérité qu’elle dégageait. La fin du XIXe siècle, du moins au Salon, restait placée sous le signe de l’idéalisation. Il fallait gommer les défauts. La figure de ce «ragazzo» napolitain, exécuté par un homme venu remplir à Paris son carnet de commandes, apparaissait du coup presque simiesque. Gemito était pourtant déjà apprécié depuis plusieurs années chez lui. En 1869, le souverain du tout nouveau royaume d’Italie(1) avait acquis «Le joueur de cartes», alors que l’artiste avait à peine dix-sept ans.

Un conte avec de mauvaises fées

La vie de Gemito tient en effet du conte de fée, avec de nombreuses apparitions de Carabosse. Tout avait mal commencé. Fils d’inconnus, le bébé fut abandonné à la naissance par sa mère. La chose arrivait fréquemment à Naples, en ces temps-là. Une femme du peuple l’adopta pour remplacer son enfant mort. Las! Elle devint vite veuve. Il lui fallut se remarier. Elle le fit avec un maçon qui encouragea l’adolescent à travailler de ses mains. Ce fut la sculpture, mais en débutant au bas de l’échelle. Gemito commença par tailler des éléments de crèche. Ces santons trouvaient facilement un débouché. Il réussit ensuite entrer dans l’atelier de deux praticiens, ce qui lui a permis de suivre enfin des cours. Il put aussi exécuter ainsi des travaux personnels, dont le fameux «Joueur de cartes».

"Le petit pêcheur", qui se trouve aujourd'hui au Bargello de Florence, où il tranche avec les bronzes de Donatello ou de Giambologna. Photo DR.

La suite de sa carrière (aujourd’hui retracée par le Petit Palais de Paris lors d’une mini-saison napolitaine comprenant le Luca Giordano dont je vous ai déjà parlé) est faite de quelques hauts et de beaucoup de bas. Il y a de 1870 à 1887 les années de succès. Gemito utilise les types napolitains pour ses statues et ses dessins. Un genre qui lui convient bien. Le spectateur note de l’empathie. De la sympathie, même. Seulement voilà! Le succès même de cette production lui amène des commandes plus importantes qui l’ennuient ou le dépassent. Il s’en sort encore avec le «Brutus» de 1871, que Gemito tire de l’Antiquité pour le rendre contemporain. Mais il y aura la suite, quand Umberto Ier entendra faire de lui un artiste officiel, lui demandant un immense surtout de table ou une grande statue de Charles-Quint. La tâche semblera si étrangère, si complexe au sculpteur, psychologiquement fragile, qu’il va sombrer dans la folie de 1887 à 1909. Vingt ans d’absence. Deux décennies marquées de créations inévitablement suivies de destructions.

Passage en France

Ce Gemito souffrant se trouve alors en Italie. Son passage en France s’était révélé auparavant plus heureux. Il avait obtenu des succès avec ses représentations de Giovanni Boldini, de Mariano Fortuny ou d’Oscar de Mesnil. Il s’était aussi lié à Ernest Meissonier, peintre et sculpteur alors ultra-célèbre (2). Côté filiation, il est du reste étonnant de noter que Gemito âgé adoptera la longue barbe blanche et bouclée de son mentor. De cet interlude parisien, le Petit Palais peut ainsi montrer quelques bustes, dont celui du sculpteur Paul Dubois. Un homme qui idéalisait pour sa part beaucoup.

Un portrait de Vincenzo Gemito âgé. La photo a été dédicacée en 1929, année de sa mort. Photo DR.

Le Napolitain devenu dément aurait pu disparaître corps et biens. Comme son ami (ils ont un temps partagé le même atelier) et exact contemporain Antonio Mancini(1852-1930), qui avait souffert des mêmes trouble nerveux, il finira par émerger. On ne sait trop comment. Le Petit Palais peut ainsi présenter des pièces de sa seconde carrière, qui durera jusqu’à sa mort en 1929. Il y a bien sûr là des sculptures, plus proches qu’auparavant des schémas classiques. Mais un classicisme revivifié. Gemito se situe sans le vouloir dans la ligne de ce qui deviendra l’art officiel sous Mussolini. Mais le Petit Palais révèle surtout Gemito dessinateur. Des œuvres très poussées, que l’on peut considérer comme indépendantes. Ce sont du reste de magnifiques grandes feuilles, des portraits surtout, où l’homme utilise parfois la sanguine en plus du fusain et de la craie blanche.

Un ton juste

Montée en collaboration avec le musée de Capodimonte, à Naples, l’exposition proposée au sous-sol du Petit Palais est une réussite. Moins tonitruante que celle de Giordano un étage au-dessus, mais réelle tout de même. Jean-Loup Champion, Cécilie Champy Vinas et Carmine Romano, les trois commissaires, ont su trouver le ton juste. Oser des rapprochements osés, comme celui avec la sculpture romaine. Ils sont parvenus à donner envie d’en voir et d’en savoir davantage. C’est d’ailleurs là un des grands mérites du Petit Palais aujourd’hui. Sachant prospecter, il fait découvrir des artistes anciens peu connus. Son vrai mérite est du coup de devenir apéritif.

(1) Le pays s’était unifié en 1860, certaines provinces comme le Veneto ayant été récupérées en 1866 seulement.
(2) «1814, La Campagne de France» de Meissonier avait coûté en 1890 la somme, alors jugée hallucinante, de 850 000 francs or au collectionneur Alfred Chauchard.

Pratique

«Vincenzo Gemito, Le sculpteur de l’âme napolitaine, Petit Palais, avenue Winston-Churchill, Paris, jusqu’au 26 janvier. Tél. 00331 53 43 4040, site www.petitpalais.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Puis Museo e Bosco Real di Capodimonte, Naples, du 15 mars au 16 juin.

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