Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le performeur alémanique Roman Signer se raconte dans un petit livre. Jouissif!

A 80 ans, l'Appenzellois évoque son enfance, sa fascination pour le bricolage, sa vie en Pologne communiste ou certaines de ses interventions artistiques.

Roman Signer en 2010.

Crédits: Photo tirée du site de l'artiste.

« - Le petit, là, il deviendra artiste un jour.
- Comment ça?, demanda mon père.
- Je le vois à ses yeux

Nous sommes vers 1950, en Appenzell. Né en 1938, Roman Signer a environ 10 ans. Son père est musicien. Le meilleur ami de ce dernier s'appelle Johannes Hugentobler (1897-1955). Il fait de la peinture. C'est lui qui a osé le diagnostic. L'enfant n'a cependant pas tout à mené la carrière prévue. Aujourd'hui représenté par cinq galeristes dans le monde, même si son œuvre pérenne ne se vend pas très bien, le Suisse alémanique se révèle plutôt du genre bricoleur. Un peu comme les duettistes Fischli & Weiss réalisent le film «Der Lauf der Dinge» en 1987. Il faut le lire raconter ses expéditions de jeunesse à Saint-Gall, dans les grands magasins EPA. «C'était le paradis. On y trouvait quantité de choses comme par exemple les beaux tourne-vis avec manche en plastique coloré, des fiches bannes, des pinces crocodiles, des câbles, des boyaux, toutes ces choses introuvables à Appenzell à l'époque.»

Est-ce parce qu'il conçoit aujourd'hui des interventions de quelques secondes à peine, avec pétards, fumées ou poussées hydrauliques? Signer sait raconter des histoires courtes. En quelques mots, tout un monde se voit évoqué. Ses souvenirs de jeunesse ressemblent du coup à des instantanés en noir et blanc. Le lecteur peut le vérifier avec le «Roman Signer par lui-même», aujourd'hui édité par son homonyme David Signer, d'une génération plus jeune que lui. Un recueil de textes. Tout commence ainsi par deux discours prononcés l'un en 1998 et l'autre en 2004. L'artiste s'y racontait à l'occasion de la remise d'un prix culturel. L'homme faisait resurgir ceux qui ont entouré ses premières années. Puis il y a eu la Pologne, où il s'était vu parachuté par une bourse, et dont il ramènera non sans mal son épouse Aleksandra. Les propos tenus s'arrêtent vers 1980. Normal. Dans les mémoires, les gens s'attardent toujours sur leur débuts. Une forme d'attendrissement sur soi-même. Il fut un temps où tout restait possible et où l'avenir apparaissait bien incertain...

Un coup bien préparé

David Signer prend ensuite le relais. Il parle de celui qui est devenu son ami. Il s'entretient aussi longuement avec lui. Tout reste aussi limpide, aussi clair, aussi évident qu'au début. Roman est un créateur simple, sans trop d'états d'âme, qui prépare à chaque fois un coup impossible à rater. Avec une performance, surtout publique, l'erreur n'est pas davantage permise que pour un acrobate. Il faut ainsi l'entendre (car le lecteur croit au bout de quelques pages entendre sa voix) relater comment il a fait sauter une paire de bottes au plafond d'un étage du Centre Pompidou. Imaginez les dégâts que le Suisse aurait pu y faire! Mais pourquoi des bottes, au fait? «C'est une fascination qui remonte à mon enfance à Appenzell, où mon grand-père possédait une serrurerie et portait de telles bottes. Parfois, je les chipais pour aller patauger dans la Sitter. Je trouvais cela fantastique. Tu es au milieu de l'eau, tu ressens le froid, mais tes pieds restent secs!»

Signer raconte tout aussi bien sa course d'endurance dans une imprimerie, la conception d'une boule géante à Shanghai (cet artiste très Pro Helvetia est aujourd'hui connu jusqu'en Chine) ou la levée du corps de son père avec, en action, la fanfare qu'il avait dirigée. Il explique aussi comment le «land art», interventionniste de manière durable, lui semble une forme de pollution. Il y a ainsi cent autres choses et anecdotes dans ce petit livre. Mais je ne vous en dis pas davantage. Allez plutôt l'acheter!

Pratique

«Roman Signer par Roman Signer» aux Editions David Signer. 166 pages.

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