Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Pénitencier de Sion propose sa grande réflexion muséale: "Destination collection"

Le canton du Valais compte aujourd'hui 38 musées. Que contiennent-ils? Comment s'enrichissent-ils? Quel travail doivent-ils accomplir? Un parcours sans prise de tête.

Parmi les belles pièces, entre histoire, art et dévotion, un reliquaire du Moyen Age.

Crédits: Musées cantonaux du Valais

Certaines expositions se méritent. C’est le cas de «Destination collection» du Pénitencier de Sion. L’amateur intéressé doit commencer par trouver le lieu, qu’il sait sur la hauteur, coincé entre Valère et Tourbillon. Encore lui faut-il emprunter le bon raidillon! On ne peut pas dire que les Sédunois aient balisé le chemin. Aucunes indications. Le visiteur s’y perd, même avec un plan. Je dirai juste que l’ancienne prison, adaptée en lieu culturel en 2000, se situe près du Musée d’art du Valais. Une institution intelligemment repensée, soit dit en passant. Il suffit de monter encore un peu. Il y a sur la droite une grande maison peu amène. Vous y êtes.

Le Pénitencier s’est vu laissé à peu près brut. Il a juste subi un rafraîchissement. Je vous rassure tout de suite. Il n’a rien à voir avec les anciennes prisons Sainte-Anne d’Avignon, insalubres au dernier degré (on se croirait dans une gravure du Piranèse!), servant aussi à l’occasion d’endroit culturel. Nous sommes ici dans le propret, sur trois étages. La plupart des cellules se sont vues conservées, ce qui oblige les commissaires d’expositions à fragmenter à l’extrême leur discours. Cela dit, un maximum de murs se voient par ailleurs assurés. Avec «Destination collection», la commissaire Diane Antille a donc prévu un petit sujet dans chaque mini-espace. Son parcours fonctionne si bien que le visiteur finit pas avoir l’impression de le bâtiment a été construit spécialement pour elle.

Questions illustrées

Mais de quoi est-il ici question? De muséologie. Les musées valaisans s’interrogent sur leurs modes d’acquisition, leur finalité, leur diversité, leurs discours et leurs publics. Ils le font aussi sur leur nombre, exponentiel. Il n’en existait que quelques-uns à peine en 1945. Depuis 1974, comme le montre un petit film, la quantité explose. Nous en arrivons aujourd’hui à 38, dont quelques fondations privées, comme celles de Léonard Gianadda ou de Bérangère Primat (Opale à Lens). Il semble du coup permis de se demander si ce n’est pas trop, beaucoup de ces entités restant très mineures. Il y a même un Musée de la Raclette à Bagnes. Le Valais fournit-il assez de visiteurs pour tout le monde? Sans doute pas. Ceux du Canton, dirigés par Pascal Ruedin (qui a succédé à la charismatique Marie-Claude Morand), demeurent eux-mêmes loin d’être pleins…

Du côté des animaux empaillés. Photo Héloïse Maret, Musées cantonaux du Valais.

Le parcours de "Destination collection" commence par le rez-de-chaussée, où logent les stèles gravées du IIIe millénaire avant Jésus-Christ exhumées en 1976 sur le site du Petit-Chasseur. Un ensemble d’importance européenne. Le visiteur découvre là les premières interrogations de l’équipe montée par Diane Antille, illustrées à chaque fois par des objets à même d’éclairer le propos. Se trouvent aussi bien là une croix processionnelle médiévale prêtée par l’Hospice du Grand Saint-Bernard qu’un grand Diday. Le peintre genevois a donné des airs d’Italie à la plaine du Rhône dans la première moitié du XIXe siècle. Les musées valaisans se devaient d’acquérir cette vaste toile en 2012. Ils doivent en effet s’enrichir, mais avec discernement. Que faut-il acheter afin de compléter et non pas pour entasser? Une superbe collection de rabots anciens illustre au premier étage cette réflexion. Convient-il de l’étendre sans fin, ou de se limiter vu les moyens et la place disponibles. Un 200eou un 300e rabot ne se révélera peut-être pas vraiment utile…

Ensembles significatifs

Pour agrandir le fonds, les donations affluent. C’est «Du grenier au musée», le Valais donnant davantage que d’autres cantons l’impression de modes de vie à jamais perdus. Ce «bon vieux temps» se verrait reconstitué dans ce qui correspond aux «period rooms» des institutions anglo-saxonnes. Des objets venus d'un peu partout tentent de faire sens. Mais «faut-il être vieux et beau pour entrer au musée?» Est-il par ailleurs nécessaire de se limiter à «explorer le temps et l’espace»? Vu l’abondance des possibles, existe-t-il enfin une obligation de tout accepter? Non bien sûr! Et un film montre Marie-Claude Morand fouillant dans les affaires innombrables laissées par un ecclésiastique. Son tri apparaît sévère. «Réunir des ensembles significatifs» suffit.

La Croix du Grand Saint-Bernard et les stèles du Petit-Chasseur. Photo Héloïse Maret, Musée cantonaux du Valais.

Mais qu’en est-il des œuvres et des objets acontemporains à récolter pour l’avenir? Réponse plus difficile, même s’il semble clair que les musées valaisans entendent se contenter de leur pré carré. Avec l’envie parfois d’inclure une pièce exceptionnelle. Une cellule montre ainsi une acquisition réelle (un tableau majeur de Raphaël Ritz, mis aux enchères à Berne) et une autre rêvée. Le Valais n’a pas pu s’offrir en 2009 à la vente Yves Saint-Laurent la corne à boire en argent de Gaspard Jodoc von Stockalper, «le roi du Simplon» mort en1691 à Brigue. Elle a grimpé en une minute jusqu’à 325 000 euros. Son actuel propriétaire (Suisse? Valaisan?) l’a exceptionnellement prêtée pour l’exposition...

L'ours empaillé

Il n’y a pas que l’art (une cellule propose de magnifique Charles-Clos Olsommer symbolistes), l’artisanat, l’histoire et le folklore. Le canton abrite nombre de collections d’histoire naturelle. Voilà qui fait beaucoup d’animaux empaillés, dont certains ont pris un aspect patrimonial. Ainsi en va-t-il d’un ours abattu en 1830, et dont la taxidermie doit périodiquement se voir revisitée. Le malheureux s’est déjà vu émasculé en 1920, histoire de ne pas choquer les enfants des écoles menés sans doute par quelque bon père. C’est l’interminable lutte contre les vers et les insectes. Restaurer est important pour un canton comptant beaucoup de bestioles (dont le dromadaire de l’affiche… qui n’est pas arrivé à passer par la porte, d’où son absence finale) et de textiles. Le costume typique de tel village ou de telle vallée tend lui aussi à devenir un "item" muséal.

L'affiche avec le dromadaire... qui n'est pas entré dans l'exposition. Photo DR.

Il a aussi fallu aborder l’administration. D’où des fichiers, ici physiques. Parler d’éventuelles restitutions pour un ensemble d’objets de fouille, pourtant bien modeste. Aborder des échanges imaginables entre musées entrant en conflit avec le principe d’inaliénabilité. Et bien sûr imaginer d’innombrables expositions possibles! L’étage sous le toit (qui s’est lui vu vidé de ses murs internes lors de la transformation), lance ici quelques pistes. Il illustre également l’effort accompli en quelques années pour arriver à ce «Destination collection». Des milliers d’heures de travail. Ces dernières n’auront cependant pas été gaspillées. La réflexion collective menée impressionne. Elle mériterait de faire tache d’huile à Genève, où l’on parle depuis longtemps de se pencher sérieusement sur le fonds du MAH. Une pieuse volonté. La réflexion, c’est aussi une action!

Pratique

«Destination collection», Le Pénitencier, 24, rue des Châteaux, Sion, jusqu’au10 janvier 2021. Tél. 027 606 47 07, site www.musees-valais.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

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