Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le peintre Sam Szafran s'est éteint à la veille de ses 85 ans

L'artiste avait pour médium de prédilection le pastel. Il avait souvent exposé à la Fondation Gianadda, qui lui a dédié un Pavillon en 2005. On connaît surtout de lui ses escaliers et ses ateliers.

Szafran-Gianadda. Le catalogue de la rétrospective de 2015.

Crédits: Fondation Gianadda

C'était l'homme des ateliers, des imprimeries et surtout des escaliers, dont il donnait des images vertigineuses, toujours tournées vers le bas. Un vertige de la possible chute. Sam Szafran s'est éteint à Malakoff le 14 septembre. Il allait avoir 85 ans. Tout un stand de la Biennale des Antiquaires de Paris, celui de Claude Bernard, le montre en ce moment en gloire. Il faut dire que la manifestation tente de rajeunir. Les visiteurs y retrouvent un de ses thèmes de prédilection, indéfiniment repris et décliné. Son épouse Lilette, qui aura passé la moitié de sa vie à poser, apparaît en robe d'intérieur colorée devant un rideau de philodendrons.

Né Samuel Berger, Sam a eu un début de vie tragique. Juif d'origine polonaise, il se retrouve pourchassé enfant à Paris. Il échappe à la rafle du Vélodrome d'Hiver en juillet 1942. Des paysans, puis une famille de républicains espagnols exilés l'accueillent. Il finit pourtant par se faire prendre. Les Américains le délivreront du camp de Drancy. La moitié de sa famille a été exterminée. Le petit Samuel est envoyé dans une famille d'accueil à Winterthour fin 1944. Un premier contact avec la Suisse, avec laquelle il sera très lié. Pensez aux expositions à la Fondation Gianadda de Martigny, la première d'entre elles ayant lieu en 1999. Epousée en 1963, Lilette est par ailleurs une Jurassienne de Moutier.

Une existence précaire

Mais nous n'en sommes pas encore là. Sam part avec sa mère en Australie. Ils y ont des parents. Il revient à 17 ans en France, sans un sou. Sa vie restera d'ailleurs longtemps précaire. C'est davantage que la pauvreté. Il s'agit d'un permanent écroulement possible. Le débutant suit des cours à la Grande Chaumière. Un phalanstère de l'Ecole de Paris, qui brille des ses derniers feux au début des années 1950. Il rencontre aussi bien Yves Klein que Joan Mitchell, Jean Tinguely que Nicolas de Staël. Il se lie surtout avec Man Ray, puis d'Henri Cartier-Bresson. Avec ce dernier et son épouse Martine Franck, ce sera l'amitié d'une vie, illustrée par des nombreuses images en noir et blanc.

Lilette et les philodendrons. Photo Succession Sam Szafran

En 1960, Szafran découvre le pastel. Un matériau démodé au XXe siècle, même si Picasso en fait l'usage vers 1920. Les bâtonnets de couleurs deviendront l'un de ses outils de prédilection, seuls ou liés à d'autres techniques. Le résultat plaît. Szafran entre à la Galerie Claude Bernard. Jacques Kerchache, qui n'est pas que l'homme des arts premiers, le montre à son tour en 1965. L'artiste se fait peu à peu un public, pas forcément confessionnel ce qui reste le cas de certains noms issus du monde judaïque. Il sort du reste un temps de ce cadre pour faire partie du groupe Panique créé par l'Espagnol Fernando Arrabal. Un écrivain oublié aujourd'hui, alors que ce tonitruant passait alors pour un révolutionnaire des arts et de l'écriture.

Un goût de collectionneurs privés

Dès le milieu des années 1970, c'est la consécration. Szafran séduit par son classicisme et sa figuration un public que les expérimentations du type biennales de Venise déboussolent. Il reste compatible avec l'art ancien. Le monde bourgeois. Les cimaises des galeries des beaux quartiers. Cet inquiet rassure paradoxalement. Les prix montent. La demande augmente. Aucune spéculation. Il demeure très rare de voir un Szafran sur le second marché. Notons que que les musées n'ont guère suivi. Le pastelliste n'est pas leur genre. Vous ne verrez pas Szafran au Centre Pompidou.

Sam Szafran et Léonard Gianadda. Photo Christian Hofmann, Nouvelliste du Rhône.

En 2004-2005, l'artiste septuagénaire s'était attaqué au Pavillon offert par Léonard Gianadda, qui lui consacrera une nouvelle rétrospective en 2015. Il faisait comme partie de la famille. Il avait du reste déposé dans cette seconde maison ses Cartier-Bresson, que le public a pu voir. Aujourd'hui, les hommages se voient comme de juste rendus. Mais des coups de chapeau discrets. Faut-il voir là un signe? Si «Libération» semblait le quotidien français parfait pour célébrer le photographe Robert Frank, mort il y a quelques jours à 94 ans, c'est «Le Figaro» qui aura donné le plus sur Sam...

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