Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Pavillon Populaire de Montpellier montre les intérieurs vides de Lynne Cohen

La Canadienne d'adoption est morte en 2012. Depuis ses débuts aux USA, elle a pris des images à la grande chambre de lieux anonymes. A découvrir en taille géante.

"Untitled". Où êtes-vous donc?

Crédits: Collection Neuflize OBC, Courtesy Estate Lynne Cohen.

Pour être austère, c'est austère! Le Pavillon Populaire de Montpellier, charmant bâtiment désuet remontant aux années 1890, expose aujourd'hui Lynne Cohen. Cette rétrospective s'inscrit cependant bien dans la politique de la maison, aujourd'hui dirigée par Gilles Mora. Exclusivement photographique, elle sait alterner le populaire (justement...) et le pointu. Andy Summers, le guitariste de The Police, a ainsi drainé les foules fin 2018 - début 2019. Lynne se contente d'un public plus choisi. L'an dernier, le Pavillon a par ailleurs réussi un coup d'éclat avec les photos d'Hitler. Un événement dont je vous avais entretenu. On en avait parlé dans toute la presse nationale. Un petit scandale de temps en temps ne fait jamais de mal.

Avec la Canadienne d'origine américaine, aucun risque de choquer. Née en 1944 à Racine, dans le Wisconsin, la femme s'est mise à la photo à la fin des années 1960. Son inspiration a peu évolué avec le temps. Lynne s'intéresse aux lieux, si possible anonymes. Elle en élimine les habitants pour en faire des sortes de natures mortes (1). Ses images possèdent quelque chose de clinique, avec une sorte de progression vers le vide. Ses premiers intérieurs, réalisés à Racine, gardent encore les traces de leurs habitants: objets familiers, coussins et napperons. Les suivants, mis en boîtes après son installation à Montréal en 1973, avec son mari, le philosophe Andrew Lugg, se caractérisent par leur anonymat. Où sommes-nous? Que fait-on dans ces environnements, sans doute publics? Il doit y avoir là des «lobbies» d'entreprise, des bureaux, des lieux de recherche et des centres d'entraînement policiers ou militaires... Mais qui sait vraiment?

Des mondes interchangeables

Photographiant à la grande chambre, Lynne a commencé par le noir et blanc. Comme tout le monde, dans la photo, dite d'art, à cette époque. Puis elle s'est mise à la couleur afin de montrer ces endroits que l'on voit d'ordinaire sans les regarder. Faites un test. Vous constatrez que les gens auront la plus grande peine à décrire leur lieu de travail, pourtant quotidien ou la chambre d'hôtel qu'ils viennent de quitter. Il faut dire que tout devient interchangeable. Comme le disait Lynne Cohen, décédée en 2012, «il est étonnant de constater à quel point les complexes touristiques de luxe ressemblent à des hôpitaux psychiatriques et à quel point les hôpitaux psychiatriques ont l'air d'établissements thermaux.» Nous sommes là dans des espaces neutres. Impersonnels. Leur absence de totale décor semble caractéristique d'un monde qui se refroidit psychologiquement.

Marc Donnadieu s'est chargé de cette exposition, comme on l'a vu derrière l'hommage du Palazzo Grassi vénitien à Luc Tuymans. L'homme travaille comme on le sait à l'Elysée de Lausanne, où cette exposition aurait sans doute plus été à sa place cet été que la décoction écologique d'Yann Mingard quasi sans images. Il faut dire que si la photographie de Lynn Cohen, couronnée par nombre de bourses et de prix, fait peu d'effet imprimée dans un livre, où elle reste bien trop petite, elle produit une sorte de choc mural. Ce n'est pas gai, évidemment. L'atmosphère a quelque chose de plombé. L'art de la Canadienne d'adoption bénéficie même de ce que l'un de mes anciens rédacteurs en chef appelait «le prestige du chiant». Mais il y a là quelque chose de fort et de dérangeant. Cela dit, je m'étonne tout de même que de telles oeuvres, par ailleurs énormes, puissent aujourd'hui trouver une clientèle privée. Car elle a ses galeristes, Lynne Cohen! Et ils font comme de juste aujourd'hui fructifier son «estate»!

(1) Notez que les natures mortes ordinaires, vues dans les musées, présentent aussi souvent des objets passant ordinairement inaperçus. C'est l'un des fameux paradoxes pascaliens (je vous cause ici de Blaise Pascal). «Quelle vanité que la peinture, qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire point les originaux.» Y aurait-il donc aussi une vanité de la photo?

P.S. Marc Donnadieu me signale que l'Elysée a présenté Lynne en 2003. Mais c'est loin 2003...

Pratique

«Lynne Cohen, Double aveugle», Pavillon Populaire, esplanade Charles-de-Gaulle, Montpellier, jusqu'au 22 septembre. Tél. 00334 67 66 13 46, site sous www.montpelllier.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 13h et de 14h à 18h. Entrée gratuite. La prochaine manifestation sera dédiée à l'Autrichienne Valie Export. Ce sera très expérimental.

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