Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Pavillon de l'estampe du Musée Jenisch de Vevey propose Claire Nicole

Née à Morges en 1941, l'artiste se consacre aujourd'hui à la seule gravure. L'institution montre ses oeuvres réalisées depuis les années 1980. Des pièces tirées à très peu d'exemplaires.

Claire Nicole. Un cheminement solitaire... mais avec l'aide de grands imprimeurs.

Crédits: Léa Lund, photo fournie par le Musée Jenisch de Vevey.

A Vevey, le Musée Jenisch reste à moitié fermé. Et pour cause! Les prochaines expositions ouvriront les 5 avril. Il y aura eu la veille un vernissage attendu, avec la nouvelle directrice au micro. Le lieu offre pourtant déjà deux autres manifestations. Je vous ai déjà parlé d'«Entre mes mains», qui marque le départ du chef technicien Michel Cap. Une réussite. Il sera donc question aujourd'hui du Pavillon de l'Estampe, au premier étage. Présentation monographique cette fois. L'espace entier, qui n'est d'ailleurs pas immense, se voit offert à Claire Nicole.

Pour la Vaudoise, il s'agit d'un retour. Il y a vingt ans, quand l'institution demeurait dirigée par Bernard Blatter, elle avait eu droit à une première rétrospective au Jenisch. La femme a beaucoup travaillé depuis. A 78 ans, la Morgienne possède un œuvre impressionnant derrière elle. Elle semble s'être définitivement consacrée à la gravure. Jusque dans les années 1980, Claire menait de front des pratiques diverses: peinture, dessin, vitrail et tapisserie. Cette spécialisation a constitué pour elle un approfondissement. Nous assistons à sa pleine maturité, avec des pièces semblant se succéder avec bonheur et facilité, même si ce n'est pas forcément le cas dans la réalité. Claire Nicole maîtrise parfaitement ses techniques, qui l'ont poussée de la lithographie de départ à l'eau-forte ou à la pointe sèche. Avec parfois des instrument peu orthodoxes. L'artiste utilise une fourchette, une roulette à pâtisserie ou des instruments de dentiste.

Les variantes

Claire travaille surtout par série, ou pour être plus exact, par variantes. Elle multiplie les états, les papiers et les couleurs. Elle rehausse parfois à l'aquarelle. La Vaudoise ne vise pas les grands tirages, qui sont du reste passés de mode. Dix exemplaires semblent déjà beaucoup pour elle. «La gravure, c'est un autre geste par rapport à la peinture, mais elle a le même statut d’œuvre unique, car je ne la conçois pas comme un multiple.» Beaucoup de pièces présentées au Jenisch se voient ainsi numérotées 1/1. Il y a aussi quelques monotypes placés dans une vitrine. Quelle est la différence? Elle réside dans la conception, et surtout l'exécution. Le monotype reste en principe peint, et non gravé sur une plaque. Cela dit, Claire a prévu une pièce spéciale pour l'exposition. Vingt cinq exemplaires. Chine appliqué sur papier vélin. Une folie!

Le travail de Claire, qui a son atelier depuis les années 1960 à Lausanne, demeure certes solitaire. Mais il s'agit aussi d'une entreprise collective. La graveuse collabore avec ses imprimeurs. Elle a la chance d'en disposer d'excellents dans son canton. Après avoir été chez Nicolas Rutz à Prolitho, elle a passé chez Raynald Métraux et enfin chez Raymond Meyer à Pully, puis à Lutry. «Raymond respecte mon travail, il est pour moi comme l'interprète d'une partition musicale.» L'homme lui permet certes de tirer de petites pièces. Mais il y en a aussi d'immenses à Vevey. Deux mètres. Une performance technique. La virtuosité au service de la création. En toute discrétion, cependant. Il n'y a jamais rien de tapageur chez Claire Nicole, même si les 48 éléments colorés de sa «Suite au bois» de 2001-2002, placardés sur tout un mur, ont quelque chose d'impressionnant.

Abstraction sage

Je vois que j'ai oublié de vous parler du contenu... Claire véhicule une abstraction sage. Je la dirais caractéristique de sa génération, formée à Lausanne par Albert-Edgar Yersin, Jaques Berger ou son homonyme René Berger. Il ne s'agit pas là d'un art froid. Rien de construit. Aucune géométrie. «Le sujet n'est pas défini, la forme monte petit à petit, comme si elle avait une préméditation.» Et puis, il y a toutes les modifications qu'elle subit par la suite! Comme je vous l'ai dit, Claire modifie le thème à chaque état. A chaque fond coloré. Il lui arrive même de faire imprimer une plaque à l'envers... qui vaut bien l'endroit. Tout cela participe des variations. Il y a là quelques chose de musical. Notons que l'auteur sait cependant s'arrêter. On se souvient des estampes d'Henri Presset, naguère exposées au Cabinet des estampes genevois. Elles multipliaient les interventions sur sa planche jusqu'à rendre celle-ci presque illisible.

Claire Nicole. ou le goût de l'estampe unique. Photo fournie par le Musée Jenisch.

Ce que le Musée Jenisch présente aujourd'hui aurait paru il y a plusieurs décennies comme de la belle ouvrage. Sans aucun jugement péjoratif. La gravure connaissait alors un âge d'or que suivaient de nombreux amateurs. Il existait un public cultivé, qui se révélait souvent parallèle à celui des bibliophiles. Claire Nicole a du reste illustré nombre de livres, en général poétiques avec des textes avares en mots quintessenciés. Ce monde tend hélas, comme bien d'autres, à vieillir et à se restreindre. A l'instar du public de l'estampe, d'ailleurs. La litho murale me paraît en voie de disparition, remplacée par la photo. L'abstraction, du moins aussi discrète, n'a par ailleurs plus le vent en poupe. Nous sommes à l'ère de l'énorme, du coloré et du figuratif. Il suffit de regarder les galeries de second ordre pullulant dans certaines rues. Rien ne semble plus pouvoir exister sans Mona Lisa, Marilyn ou Mickey. Seuls ou en association, sous le signe du clin d’œil culturel. Une culture ramenée à quelques éléments de base discutables.

Silence et respiration

Dans ces conditions, il me semble que l'actuelle exposition veveysane marque un peu la fin d'une époque. Celle d'une génération d'artistes, bien sûr. Mais aussi celle d'une race de conservateurs et de commissaires, même si Camille Jaquier, ici en charge, n'a rien d'une vieille dame. Il suffit de regarder la plupart des fonds culturels, municipaux et cantonaux. Ils ont passé à autre chose. Curieusement, la place de la gravure s'y est vue reprise par le dessin. La chose n'empêche pas l'actuelle manifestation de se révéler remarquable. C'est un silence et une respiration. On n'est pas obligé de se situer en permanence dans le bruit, le bling bling et l'innovation à tous crins. Du reste, peut-on encore vraiment innover aujourd'hui?

Pratique

«Claire Nicole, Instants gravés», Pavillon de l'Estampe, Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey, jusqu'au 26 mai. Tél. 021 925 35 20, site www.museejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h.

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