Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Pavillon de l'estampe de Vevey montre les Dürer et les Rembrandt de Pierre Decker

Une nouvelle génération doit voir l'un des plus précieux fonds du Cabinet cantonal, déposé au Musée Jenisch. L'ensemble est très bien mis en valeur.

"Les trois arbres" de Rembrandt.

Crédits: Musée Jenisch, Vevey 2021.

C’est le grand retour aux fondamentaux. Comme à la Bourse. Après avoir rendu hommage à Monique Jacot, qui marie gravure et photographie, le Musée Jenisch de Vevey propose ce printemps Dürer et Rembrandt. Il s’agit surtout de montrer à une nouvelle génération la collection de Pierre Decker, sur laquelle a paru un livre (dont je vous parle avec l’article suivant celui-ci dans le déroulé de cette chronique). C’est là un des fonds majeurs du Cabinet cantonal des estampes, déposé ici par l’État de Vaud. On sait qu’il s’agit d’un agrégat assez complexe. Decker côtoie ici la Fondation William Cuendet-Atelier de Saint-Prex, la partie graphique du Musée Alexis-Forel de Morges ou le fonds propre du Jenisch. Une chatte n’y retrouverait parfois pas ses petits.

Mort en 1967, Pierre Decker ne s’intéressait qu’à Dürer et à Rembrandt. La seule pièce signée d’un autre nom est due à Lucas Cranach, et il s’agit d’un portrait de Martin Luther. Le visiteur se retrouve donc au premier étage du musée devant une suite d’œuvres extrêmement homogènes, placées pour l’essentiel sous le signe de la Bible. Si Cuendet (qui fournit ici indirectement quelques compléments) était pasteur, Decker appartenait encore à un univers fortement marqué par l’empreinte chrétienne. L’homme n’en était pas moins un esthète, même s’il n’avait rien du jouisseur. Il appréciait les beaux papiers, les tirages rares et les feuilles bien conservées. Dans la très complexe hiérarchisation que connaît la gravure ancienne, ses épreuves seraient «superbes» ou «très bonnes». Elles provenaient en plus de grandes collections. En vrai scientifique, Pierre Decker ne faisait pas de concessions au joli ou au moyen.

Un lieu intime

Ce n’est bien sûr pas la première fois que le Jenisch montre cet ensemble, de taille restreinte même s’il se complète un peu tous les ans. Je me souviens ainsi de l’avoir vu mis en scène par Nicole Minder, alors conservatrice à Vevey. C’était avant la transformation particulièrement glaciale du bâtiment, rouvert en 2012. Il y avait encore des coursives dans les salles du bas, bien plus intimes qu’aujourd’hui. Tout n’est cependant pas perdu! En 2012 précisément, le premier étage comprenait une salle nommée «Le Cœur», à la destination bien vague. Elle s’est vue depuis réaménagée de manière parfaite pour devenir «Le Pavillon de l’estampe». Un lieu intime, à l’éclairage tamisé. Tout ce qu’il faut pour préserver le papier de son plus grand ennemi, la lumière.

La Nativité selon Dürer. Photo Musée Jenisch, Vevey 2021.

C’est cet espace modulable que Stéphanie Guex, nouvelle conservatrice du Cabinet, a utilisé pour présenter les joyaux de la collection Decker. Quantitativement, même si la Commission chargée de la compléter tend au rééquilibrage, l’Allemand domine. Il se mêle ici en toute harmonie au Néerlandais (1). Le parcours, pour autant qu’il en existe un, n’est ni franchement monographique, ni thématique, ni historique. Il m’a semblé tout simplement logique. Intelligent. Ouvert. Il s’agissait à la fois pour la conservatrice de montrer et de raconter. Chaque pièce proposée aux murs ouvre des champs d’investigation. Pourquoi est-elle importante? Que nous dit-elle? Quelle histoire se cache derrière elle, que ce soit par le thème religieux abordé ou la manière dont cette feuille a fini dans les mains de Pierre Decker?

Avant tout le regard

Pas trop de texte, cependant. Il existe parallèlement le livre, écrit par trois universitaires. Une exposition se visite en principe avec l’œil aux premières loges. Très sobre, le décor a su éviter le blanc, mortel pour la gravure. Les parois sont gris perle, avec des cimaises mobiles peintes de deux tons de bleu. La distance entre chaque œuvre est à mon avis la bonne. Il faut autant éviter l’indigestion que l’anorexie. La visite se termine avec d’autres Dürer et d’autres Rembrandt du Cabinet. Ceux qui choquaient Pierre Decker. Il y voyait en bon chirurgien des erreurs d’anatomie, qui sont selon moi des déformations expressives. Ces nus, dont celui de la merveilleuse et célèbre «Némésis» de Dürer, devaient en fait choquer la pudeur du scientifique. Il y a manière et manière de faire son miel à partir des mêmes artistes!

(1) Decker n’aimait pas les xylographies (gravures sur bois) de Dürer, d'une écriture très différente.

Pratique

«Dürer et Rembrandt, La Collection Pierre Decker», Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey, jusqu’au 16 mai. Tél. 021 925 35 20, site www.museejenisch.ch Pas de réservation. Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le jeudi jusqu’à 20h. Le Jenisch présente parallèlement l’exposition Marguerite Burnat-Provins, prolongée jusqu’au 11 avril. Cet article est complété par un autre tournant autour du livre récemment publié sur Pierre Decker.

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