Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Parcours des Mondes a montré à Paris la bonne santé du marché ethnographique

Les amateurs ont pu déambuler du 10 au 15 septembre sur la Rive Gauche dans des galeries souvent louées par des étrangers pour l'occasion. Afrique, Océanie, mais aussi Asie et Antiquité.

Une statue Dogon du XIIIe siècle montrée chez Guilhelm Montagut.

Crédits: Site Détours des Mondes

C'est un marronnier. Un marronnier d'autant moins précoce que les feuilles de cet arbre tendent à tomber de plus en plus tôt. En septembre précisément, quand la Rive Gauche propose son Parcours des Mondes. Cinq jours de promenades à travers les galeries des rues de Seine, Visconti, des Beaux-Arts, Guénégaud ou Jacques-Callot. La plupart de ces arcades ont bien sûr été louées par des participants étrangers. Paris peut ainsi passer pour la capitale des arts premiers. Arts premiers, comme s'il y en avait des seconds... Notez que la même manifestation, ou sa sœur jumelle, existe peu ou prou à Bruxelles.

Qu'a donné entre le 10 et le 15 septembre la dernière édition, la dix-neuvième en date sauf erreur (1)? Eh bien une impression de répétition! Les mêmes gens, venus d'un peu partout, se retrouvent au même endroit pour voir des œuvres similaires et constater qu'ils ont un an de plus. Certains hôtes ont bien sûr changé de crèmerie. D'autres ont disparu. Tout va aujourd'hui très vite dans le monde de l'art. Les «résidents» ne demeurent ainsi plus toujours identiques. Qu'est-ce au juste qu'un «résident»? Un monsieur ou une dame se trouvant ici en permanence. On peut du coup comprendre que certains se refusent à faire partie du Parcours, comme Christian Deydier. Dame! Il leur faut payer pour obtenir le logo et se retrouver dans le programme, alors qu'ils sont après tout chez eux. La chose leur évite pourtant de se retrouver au milieu des squatters. Il y a toujours des petits malins pour fourguer leur daube entre deux stands ayant subi un «vetting» supposé impitoyable. Cette fois, j'ai ainsi remarqué un magasin d'art nigérian à faire grincer les dents.

Des niveaux très divers

Cela dit, dans la soixantaine de boutiques ouvertes du 10 au 15 septembre, il y avait autant de bon grain que d'ivraie. Comme dans beaucoup de foires, même la TEFAF de Maastricht, tout le monde ne part pas à égalité, cette dernière semblant pourtant une passion française. Il y a les honnêtes généralistes, faisant un peu de tout. Avec eux, c'est souvent mal présenté. Avec trop d'objets. Vu les prix de location, il s'agit d'amortir. D'où une impression désagréable de brocante. Difficile de brasser d'un coup d’œil ces ensembles hétéroclites finissant par se ressembler. Et puis il existe les grands marchands. Ils se présentent un peu comme des musées. On est parfois à la limite du trop peu. Mais le très peu donne l'idée du très cher. Autant dire que les clients les plus fortunés se sentent rassurés. Les simples visiteurs découvrent et apprennent pour leur part ici quelque chose. A condition bien sûr que les ténors de la profession daignent apposer des cartels, ce qui demeure loin d'être le cas. L'exposition sur les Dogon de l'Espagnol Guilhelm Montagut ne proposait en 2019 que des pièces très anciennes. Rien au-delà du XVIe siècle. L'ensemble indien classique de Christophe Hioco se révélait tout aussi saisissant.

Art Yoruba chez Alain Dufour. Photo tirée du site Détours des Mondes

L'Inde, vous ai-je dit? En effet. Depuis quelques années, le Parcours a étendu ses ramifications jusqu'à l'Asie. Avec un succès moyen, je dois préciser. Les pays anglo-saxons, qui font ici la loi, partagent nettement les territoires. Galeries et salles de ventes préfèrent là-bas la formule des «Asian Weeks». Ou alors les aimables brassages, du type cabinet de curiosités. L'Anglais John Finch, qui indique clairement ses prix (ce qui se fait peu en France), mélange de la sorte contrées exotiques et archéologie celte avec de vieilles enseignes en fer blanc ou des restes fossiles. La chose étonnait naguère Rive Gauche. Plus maintenant. Mais je dois préciser que le Parcours admet désormais également l'archéologie. Un peu d'Egypte. Une pincée de grec. Un chouïa de romain. Il n'y a guère que l'art contemporain aborigène, océanien ou africain qui peine à se créer une place au Parcours. Il faut dire que l'on change ici, mine de rien, de clientèle.

Le moyen de gamme se vend mal

Me voici maintenant parlant de clientèle. Existe-t-elle toujours pour l'Afrique ou les ventes ont-elles fondu depuis qu'on parle sérieusement de restitutions depuis l'automne 2017. J'emprunte ici mes renseignements à ma consœur Roxana Azimi. Elle a publié à ce propos un article dans «Le Monde». Sa réponse globale est non. Tout d'abord, rien n'a encore été rendu. Même les 26 statues promises au Bénin, qui se fait tirer l'oreille pour les accueillir. Ensuite, si ce qui me revient aux oreilles est juste, on parle plutôt officiellement aujourd'hui de collaborations, d'échanges ou de contacts. Les prix n'auraient du coup chuté en moyenne que de 13,9 pour-cent, selon les chiffres alignés par la base de données Artkhad. Encore faut-il pendre ce chiffre avec des pincettes! Le très haut de gamme a progressé, le record de l'année étant chez Sotheby's Paris une superbe statue Baoulé à 4,9 millions d'euros. Le bas de gamme, de toute manière incontrôlable, se porte plutôt bien. L'entre deux, que Roxana Azimi évalue entre 20 000 et 100 000 euros, piétine. Ou recule.

Faut-il s'inquiéter? Pas vraiment. Il y a eu un «boom» des arts premiers, comme on a connu il y quelques décennies un «boom» art Nouveau, puis de l'Art Déco. Aujourd'hui, les choses se décantent. Le marché est devenu en quelque sorte normal. Les gens font désormais la différence entre le banal et le chef-d’œuvre, ce dernier restant cependant toujours aussi difficile à définir. Qu'est-ce donc que cet animal-là? Et puis il y a les modes! Elles font monter ou descendre les tarifs. Les restrictions ne semblent pas jouer. En principe, l'archéologie forme un domaine très chaud. Il y avait pourtant au Parcours du Nok ou du Sokoto magnifique en provenance du Nigeria. Sorti parfois de manière officielle. De la corruption pour les uns. Du sauvetage selon les autres. Et je ne vous parle ni de l'ivoire, ni de l'écaille. Quand il est ancien, il circule. Avec permis? Je ne me suis pas permis de le demander à des galeristes qui sont tous Blancs (2) et presque toujours masculins. Comme par hasard.

(1) Je ne sais plus comment compter. Un salon afro-océanien se déroulait précédemment aux mêmes dates dans l'Hôtel Dassault. Là où se trouve aujourd'hui sur les Champs-Elysées la maison de ventes Artcurial.
(2) Les Noirs proposent en général des statuettes à la sauvette dans les rues du quartier.

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