Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Palazzo Strozzi de Florence montre l'avant-gardiste russe Natalia Goncharova

Morte en 1962, la femme a passé presque toute sa vie en France, après avoir fréquenté ce qui se voulait progressiste à Moscou. La rétrospective a été montée avec Londres.

Natalia dans son époque primitiviste. Le vieux fonds russe.

Crédits: Succession Natalia Goncharova, Palazzo Strozzi, Florence 2019.

Tout a commencé par un mini scandale, comme le monde de l'art en connaît beaucoup. Innocemment ou non, le Palazzo Strozzi de Florence a annoncé sa rétrospective Natalia Goncharova avec un des rares nus de cette dernière, réalisé en 1910. Instagram a comme de juste censuré l'image. Arturo Galansino, le jeune directeur de l'institution (il a été nommé à 40 ans en 2017) est aussitôt parti en guerre. Cette fois, il a gagné, alors que Facebook avait refusé de passer (en dépit d'une protestation quotidienne) la publicité pour l'exposition Marina Abramovic de la même institution. Il y a donc deux seins russes sur les réseaux sociaux. Je rappelle que la lutte des milieux de la culture s'organise contre ces derniers. En juin dernier, le photographe Spencer Tunick a organisé une de ces séances de nus collectifs à New York devant l'immeuble de Google. La provoc!

Revenons tout de même à Natalia Goncharova, devenue Nathalie Gontcharoff après sa tardive naturalisation française en 1939. La femme est née en 1882 dans une famille assez riche pour posséder plusieurs propriétés à la campagne. Elle revendiquera toujours des racines sinon paysannes, du moins rustiques. La chose lui fera vite connaître le trésor de l'imagerie populaire. Une imagerie qui va des meubles peints aux icônes en passant par les gravures sur bois rehaussées d'aquarelle. Ce sera d'ailleurs là un goût commun à tous les artistes russes se voulant novateurs. Il fallait revenir aux sources. Notez que ce fut ensuite la préoccupation un brin nationaliste de toute l'élite du pays, ou presque. La Cour de Nicolas II multiplia les bals en costumes régionaux. Une bonne partie de l’œuvre de Karl Fabergé a voulu renouer avec le style Ivan le Terrible.

Arrivée au bon moment

Natalia, qui bénéficie aujourd'hui à Florence d'une grosse exposition montée en collaboration avec la Tate Modern de Londres, a vite plongé dans les milieux artistiques. Elle arrive au bon moment. C'est celui où Moscou (davantage que Saint-Pétersbourg) se lance dans les avant-gardes. L'existence de collectionneurs de Chtchoukine et Morozov n'y est pas étrangère, même si eux n'achètent de la peinture qu'à Paris. Et donc de la peinture étrangère, de Gauguin à Matisse. Il y a également l'élan donné par la Galerie Tretiakov. Plus les voyages en France, via une Allemagne tout aussi bouillonnante. Natalia, qui bouge beaucoup, peut du coup peindre énormément. Sa grande prestation de 1913 à Moscou ne comprend pas moins de 800 œuvres entre les toiles, les dessins et les gravures. L'émulation est forte. L'intéressée vit du reste avec le peintre Michel Larionov (1). Le couple ne se mariera cependant qu'en 1955 pour des raisons que j'expliquerai plus loin.

L'autoportrait qui fait l'affiche. Photo Succession Natalia Goncharova, Palazzo Strozzi, Florence 2019.

Natalia expose à Berlin. A Paris. Elle connaît tous les noms progressistes. Elle fait partie du cercle de Serge Diaghilev, ce qui lui permet de créer les décors et costumes de plusieurs ballets. Elle refait un petit séjour au pays natal en 1915, sans savoir ce que c'est le dernier. Il lui faut revenir en Suisse, entre Genève et Lausanne, afin de retrouver la bande de Diaghilev. Elle part ensuite dans l'Espagne neutre, puis rentre en France. Définitivement. Son étoile pâlira, mais elle ne posera son pinceau d'une main arthritique qu'en 1960. Deux ans avant sa mort. Nous entrons ici hors exposition. La rétrospective montée par Ludovica Sebregondi, Matthew Gale et Natalia Sidlina s'arrête en effet à la fin de la Première Guerre mondiale. La dernière salle, juste avant le «bookshop», montre juste cinq ou six œuvres des années 1920. La période la plus créatrice est sans doute close pour les organisateurs. Mais il eut été bon de le préciser...

Fonds de papiers peints

Déjà présentée à Londres (mais y avait-il là les fonds colorés et mêmes d'audacieux papiers peints à fleurs?), l’exposition montre une artiste jugée comme majeure. Dans tous ses styles. Il est frappant de constater que des toiles très différentes peuvent se succéder aux cimaises. Comme un sismographe, Natalia s'est coulée dans les tendances, qui se suivent alors à un rythme supersonique à Moscou. Elle est figurative, primitiviste, un brin cubiste, un chouïa futuriste. On sait que Russes et Occidentaux se disputaient déjà à l'époque la primeur des découvertes picturales ou de leurs synthèses. Ne parle-t-on pas du cubo-futurisme à Moscou? Notons que Natalia resta volontairement absente de la plus grande révolution venue de l'Est. Elle ne fut jamais suprématiste, ni même abstraite. Elle se confina toujours dans un réalisme schématisé ou stylisé.

Le cycliste qui la rapproche des futuristes italiens. Photo Succession Natalia Goncharova, Palazzo Strozzi, Florence 2019.

La plupart des pièces présentées viennent de Russie. Le destin de leur atelier commun préoccupait Michel Larionov et Natalia. Il se se sont donc finalement épousés afin que le survivant hérite de l'autre. En 1964 Larionov, veuf, convolait avec une jeune amie d'un couple à géométrie par ailleurs variable, Alexandra Tomilina. Les Larionov se voulaient très libres. A sa mort en 1989, Alexandra légua l'ensemble à ce qui restait pour quelques mois encore l'URSS. Il y a comme cela un attachement presque masochiste des Russes à la patrie qui les a rejetés. Il est clair que Natalia et Michel n'étaient pas montrables en Union soviétique, même si leurs œuvres acquises par les musées jusqu'à la fin des années 1920 avaient été conservées.

Beaubourg aussi

La France récupéra un peu de ce trésor. Alexandra était morte en France. Il y avait des droits de succession. La Russie a rétro-versé beaucoup de peintures. Elles se trouvent aujourd'hui à Beaubourg, qui les montre au compte-gouttes. Une autre rétrospective serait du coup possible pour le duo, qui a passé presque toute sa vie près de Paris. Elle me semblerait même souhaitable. Il faudrait même envisager d'aller cette fois jusqu'au bout. Cela ressemble à quoi, au fait, du Larionov et du Goncharova de la fin? Y a-t-il le même affadissement que chez cet Yvan Puni devenu Jean Pougny, ou non? J’aimerais bien le savoir.

D'audacieux fonds de papier peint à fleurs. Photo Il Reporter

(1) Larionov est lié à Genève par une histoire dont on n'a jamais su la fin. En 1988, le Musée Rath accueillait une exposition de ses œuvres, qui faisait une tournée. Des rumeurs de faux ont vite couru. La manifestation a été interrompue. Les œuvres saisies. Des procès ont été faits à la «Tribune de Genève», qui avait dénoncé un présumé scandale. Puis plus rien. J'ai trouvé un immense article justificatif de l'expert sous www.expo-larionov.org

Pratique

«Natalia Goncharova, une donna e le avanguardie tra Gauguin, Matisse e Picasso» (un titre qui a permis de montrer à Florence les Gauguin, les Matisse et les Picasso de la Tate), Palazzo Strozzi, piazza degli Strozzi, Florence, jusqu'au 12 janvier 2020. Tél. 0039 055 264 51 55, site www.palazzostrozzi.org Ouvert tous les jours de 10h à 20h, le jeudi jusqu'à 23h.

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