Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Palazzo Reale de Milan propose un Antonello de Messine de 19 tableaux!

Mort en 1479 à environ 50 ans, le Sicilien est un peintre devenu très rare. Milan après Palerme en offre une rétrospective sélective. Rome avait fait mieux en 2006.

La célèbre "Vierge lisant" de Palerme, peinte vers 1475. Elle fait comme il se doit l'affiche.

Crédits: DR

C'est une occasion rare. Le Palazzo Reale de Milan présente 19 tableaux d'Antonello de Messine. Un artiste dont peu de créations font l'unanimité. Il faut dire qu'on sait peu de choses du Sicilien, né vers 1430 et mort en 1479. La critique admet aujourd'hui autour de 40 œuvres, dont certaines restent contestées par certains. C'est le même corpus que Vermeer, ou peu s'en faut. En plus, les panneaux subsistants se révèlent souvent en mauvais état. Une restauration catastrophique a ruiné au XIXe siècle «Le Christ mort soutenu par des anges», aujourd'hui au Museo Correr de Venise. Le tremblement de terre de Messine en 1908 a fortement détérioré la grande «Annonciation». De certains polyptyques ne subsistent que des lambeaux épars. L'histoire de l'art connaît ainsi des malchanceux.

La vie d'Antonello a longtemps tenu du mythe. L'historien Giorgio Vasari en faisait en 1550, puis en 1568, le lien entre l'art italien et celui des Flandres. L'homme aurait ainsi accompli le voyage lui faisant découvrir dans le Nord la nouvelle peinture à l'huile, qui allait bientôt détrôner la tempera. En 1974 encore, une série télévisée en quatre épisodes (où jouait notamment Isabelle Adjani), «Le secret des Flamands», a repris cette légende. L'historiographie sérieuse l'avait cependant démentie depuis longtemps. La présentation milanaise actuelle tourne d'ailleurs autour de la personnalité de Giovan Battista Cavalcaselle (1819-1897). C'est lui qui a entrepris de reconstituer, à l'aide de rares documents d'archives et en voyant de ses yeux toutes les œuvres, le vrai Antonello. Les visiteurs du Palazzo Reale peuvent ainsi découvrir dans des vitrines ses croquis et ses notes, prêtés par la bibliothèque Marciana de Venise.

Un piètre voyageur

Eh bien le véritable Antonello n'est sans doute jamais allé dans les Flandres! La chose n'aurait pourtant rien offert d'étonnant en ce XVe siècle qui voit aller Rogier van der Weyden jusqu'à Rome, Jan Van Eyck portraiturer au Portugal et Michael Sittow errer de l'Estonie à la Castille en passant par Londres et l'Allemagne. Il se fait juste que, formé à Naples, qui est alors une cité très internationale, le Sicilien n'est jamais remonté plus haut que Venise, où il vit entre 1474 et 1476. Peu d'événements semblent avoir par ailleurs marqué son existence, que nous connaissons aujourd'hui en filigrane. Les documents ne demeurent pas bien nombreux. Le Palazzo Reale en montre deux, dont un jamais présenté au public. Il faut dire qu'il s'imposait ici. Dans une lettre, il est question de l'engagement d'Antonello par la cour de Milan, qui ne s'est jamais concrétisé.

De certains polyptyques ne survivent que des fragments épars. Photo DR

L'actuelle rétrospective se contente donc de 19 tableaux, venus du monde entier. Il s'agit de ceux que leurs prêteurs ont autorisé à sortir longtemps en promenade. Une première version de l'exposition, un peu plus copieuse, a en effet eu lieu jusqu'au début février à Palerme. Certains ont retiré des billes depuis. C'est notamment le cas de la National Gallery de Londres. Si elle a laissé le célébrissime «Saint Jérôme dans sa cellule», elle a repris le merveilleux «Portrait de jeune homme». La plupart des pièces montrées à Milan proviennent en fait d'Italie. Il n'y a pas le grand «Saint Sébastien» de Dresde et rien du Louvre. La petite sélection tourne autour de la merveilleuse «Vierge lisant» de Palerme. Elle fait comme il se doit l'affiche. Il y a aussi les portraits d'homme de la Galleria Borghese et de Cefalù. Des merveilles. Ils valent à eux seuls le voyage.

Décor superflu

Dix-neuf tableaux dans l'immense rez-de-chaussée du Palazzo Reale, c'est peu. Surtout quand les panneaux se révèlent tout petits. L'institution a compensé la chose par un excès de décor. Passe encore pour les fenêtres gothiques imaginaires, dont la lumière supposée solaire marque les sols. Mais le reste n'apparaît pas de bon goût. Il perturbe en plus le regard, qui devrait aller à l'essentiel. Pour son Antonello de Messine de 2006, les Scuderie del Quirinale de Rome avaient adopté une autre optique. Les quelque 40 tableaux originaux obtenus (le double de Milan!) se voyaient entourés de réalisations contemporaines, tant italiennes que flamandes. Le visiteur découvrait ainsi le grand jeu des ressemblances et des influences sur deux étages entiers. L'épuration extrême ne se révèle pas toujours payante. Il y a quatre ans, pour son Giotto, le Palazzo Reale avait déjà donné l'impression d'une exposition anorexique. Treize pièces. Le minimum syndical. Une telle politique ne sert en fait que des chefs-d’œuvre. Elle dessert Antonello quand il s'agit d'un panneau en mauvais état ou trop restauré. C'est grand dommage.

Pratique

«Antonello da Messina», Palazzo Reale, 12, piazza Duomo, Milan, jusqu'au 2 juin. Site www.mostraantonello.it Ouvert le lundi de 14h30 à 19h30, les autres jours de 9h à 19h30, les jeudis et les samedis jusqu'à 22h30.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."