Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Palazzo Reale de Milan propose la Collection Thannhauser de New York

Donné au Guggenheim Museum dans les années 1960, cet ensemble va de Renoir à Picasso en passant par Cézanne et Van Gogh. L'histoire des Thannhauser touche de près la Suisse.

"La partie de football" du Douanier Rousseau (1908).

Crédits: Salomon Guggenheim Museum, New York 2019.

J'aurais pu voir l'exposition ce printemps au Guggenheim de Bilbao. J'étais même invité. Il m'aurait été loisible de l'admirer cet été à l'Hôtel de Caumont, en plein Aix-en-Provence. Je n'ai pas trouvé de bus direct depuis Arles. A quoi tiennent les choses... J'ai donc découvert la Collection Thannhauser en Italie non pas au Guggenheim de Venise, ce qui eut semblé logique, mais au Palazzo Reale de Milan. Promis par l'ex-galeriste et son épouse au Salomon Guggenheim Museum de New York dès 1963, cet ensemble de classiques modernes ne trouve pourtant pas là son écrin idéal. J'y reviendrai.

Avant cela, il convient cependant de raconter l'histoire, qui touche la Suisse par bien des côtés. Elle excède celle racontée dans le catalogue. L'origine de l'affaire est due à Heinrich Thannhauser, né en 1859. Cet homme au nom wagnérien a commencé par ouvrir à Munich une galerie avec un confrère. C'était en 1904. Cinq ans après, il faisait cavalier seul. «Cavalier bleu» aussi dans la mesure où il se penchera vite, après les impressionnistes français, sur les avant-gardes germaniques. Il a aussi travaillé avec l'archi dynamique Jo van Gogh, la veuve de Théo et la belle-sœur de Vincent. Une maîtresse femme sans laquelle le génie franco-hollandais ne serait sans doute pas devenu ce qu'elle en a fait assez rapidement. Heinrich se fera progressivement épauler par son fils Justin, venu au monde en 1892. Une bonne division du travail permettra à la famille de s'implanter à Berlin et à Lucerne.

Escale à Lucerne

Les affaires ont prospéré. L'Allemagne manifestait un goût plus novateur que la France dès avant la guerre de 1914. Le conflit, la chute vertigineuse du mark en 1923, le krach de 1929 ont été surmontés. Reste que les Thannhauser étaient Juifs et qu’Hitler se profilait, puis s'imposait. Heinrich tenta de s'enfuir en Suisse dès 1934. Il n'y arriva jamais. Une crise cardiaque le foudroya alors qu'il passait la frontière. Heinrich alla à Paris avec sa première épouse Käthe et leurs deux fils. Il y ouvrirent un office à Paris, rue de Miromesnil. Les activités se concentraient désormais sur Lucerne, dont s'occupait son cousin Siegfried Rosengart. Ce dernier est le père d'Angela Rosengart, qui a créé en 2002, dans une ancienne banque de la ville, une fondation avec un nombre hallucinant de Klee et de Picasso. Angela a aujourd’hui 86 ans.

"Haire Mai" de Paul Gauguin. Photo Salomon Guggenheim de New York.

En 1940, les Thannhauser se retrouvent coincés en Suisse. Ils trouveront à l'automne un moyen pour gagner l'Amérique du Sud. Suivra l'installation à New York, où l'émigré deviendra marchand en chambre. Une adresse discrète, mais prestigieuse et bien connue. L'homme ne vendra plus que de grands tableaux à de grands collectionneurs. Sa vie privée sera pas exempte de douleurs. Un de ses fils sera tué en Italie au moment du débarquement américain. L'autre se suicidera en 1952. Sa femme disparaîtra ensuite. Elle se verra néanmoins remplacée par Hilde. Une nouvelle compagne du genre solide. Le couple décidera de tout laisser, ou presque, au Guggenheim. Il demeurera encore des tableaux à Hilde, devenue veuve. Elle en fera cadeau au musée, mais pas intégralement. Certaines œuvres, et non des moindres, finiront ainsi au Kunstmuseum de Berne, en souvenir de l'accueil de 1940. Je me contenterai de citer le célèbre portrait de Misia Natanson au piano par Toulouse-Lautrec. Hilde est décédée en 1991.

L'amitié avec Picasso

Ce que le public peut découvrir à Milan, après la France et l'Espagne, c'est une partie du don. Le plus important, sans doute, que le Guggenheim ait jamais reçu. Il y a là tous les noms célèbres, ou presque. Grâce à un beau portrait et un vilain bouquet de fleurs, Auguste Renoir ouvre les feux. Il est suivi par Vincent van Gogh, présent avec trois toiles dont «Montagne à Saint-Rémy». Gauguin brille avec son célèbre «Haire Mai». Viennent ensuite six Cézanne. Puis les Picasso. Les Thannhauser ont toujours entretenu, comme les Rosengart du reste, des liens privilégiés avec l'Espagnol. Deux toiles de jeunesse dominent. Ce sont «Le Moulin de la Galette» de 1901. Un écho à celui de Renoir. Et le portrait de Fernande à la mantille de 1905. Un classique de l'époque rose. Le Douanier Rousseau se retrouve au Palazzo Reale avec l'une de ses œuvres le plus souvent reproduites. Il s'agit de «La partie de football» de 1908, qui ressemble plutôt à un match de rugby. La suite réserve aussi bien l'un des plus beaux Franz Marc connus (on vient de le voir à l'Orangerie de Paris), «La vache jaune» de 1911, qu'un Kandinsky à faire tomber les chaussettes. J'ai nommé «La montagne bleue» de 1908.

Justin Thannhauser devant la Fernande à la mantille. Photo DR, Salomon Guggenheim Museum, New York 2019.

S'il y a aux cimaises des sommets, les creux abondent aussi. L'ensemble apparaît tout de même inégal. Certains Picasso restent ainsi de petites choses, signées par un nom illustre. Les effets de mode jouent aussi. Le tout répond au goût des années 1950 et 1960. De petits tableaux dans de gros cadres sculptés et dorés, arrachés à des peintures du XVIIIe siècle. Il convenait encore alors d'apprivoiser l'art contemporain, même si des photos en couleurs d'époque, placées dans deux vitrines, montrent un intérieur Thannhauser meublé de sièges et de commodes (horribles, du reste) typiques de la production d'après-guerre. Il faut par ailleurs dire que la présentation milanaise n'arrange rien. C'est le degré zéro de la mise en scène et de l'éclairage. L'escale italienne méritait mieux. Mais on sait que le Palazzo Reale a toujours connu ses hauts et ses bas.

Pratique

«La Collezione Thannhauser», Palazzo Reale, 12, piazza Duomo, Milan, jusqu'au 9 février 2020. Tél. 0039 02 88 46 52 30, site www.palazzorealemilano.it Ouvert du lundi au dimanche de 9h30 à 19h30, les jeudis et samedis de 9h30 à 22h30.

"La montagne bleue" de Kandinsky. Photo Guggenheim Museum New York 2019.

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