Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Palazzo Reale de Milan présente les Préraphaélites

Il s'agit d'une exposition hors les murs de la Tate Britain. Il y a environ 80 pièces, parfois signées de parfaits inconnus- Plus quelques icônes.

L'"Ophelia" de Millais, qui ne quitte normalement jamais sa cimaise londonienne.

Crédits: Tate Britain, Londres 2019.

Ils sont sept autour de la table. Sept comme les merveilles du monde, les piliers de la sagesse selon Lawrence ou les nains (forcément petits) autour de Blanche-Neige. Nous sommes de 1848. L'année de toutes les révolutions. Nos sept Britanniques ignorent cependant encore que celles-ci vont échouer. Seuls Vaud et Genève, précurseurs en 1845-1846, ont réussi les leurs. Notez que le politique intéresse peu nos personnages, qui vivent dans l'Angleterre d'une Victoria depuis onze ans sur le trône. Leur révolte reste du type culturel. Il s'agit de lutter contre la sclérose des arts de leur époque et surtout de s'opposer aux horreurs de l'industrialisation frappant l'Europe. C'était déjà «mieux avant» à l'époque. Le clan des sept entend à revenir à Moyen Age idéalisé. Un Moyen âge chaste, où régnaient l'artisanat et les pensées élevées. Un Moyen age auquel a mis fin une Renaissance déjà trop matérialiste. Leur confrérie sera donc celle des Préraphaélites.

Les Préraphaélites se retrouvent aujourd'hui à Milan, au Palazzo Reale. La ville a peu à voir avec leur art, même si le lieu d'exposition se situe à quelques mètres d'un Duomo hyper-gothique. Mais il s'agit là d'un endroit accueillant toutes sortes d'expositions, de niveaux divers, en général centrées sur l'art ancien. Je vous ai déjà parlé du Léonard de Vinci, de la Lombardie des Visconti et des Sforza ainsi que du Giotto ou du Dürer. Plus récemment, il y a encore eu l'Italie des années 1800 autour d'Ingres à Rome. Des manifestations souvent importantes, dont le dénominateur commun (sauf pour Giotto et Vinci) serait de n'attirer personne. Le Palazzo Reale n'a pas su devenir un Grand Palais milanais. Notez que le parisien, depuis quelques années, ne se porte pas très bien non plus.

Des exhumations

Montée par Carol Jacobi, la rétrospective constitue en fait une exposition de la Tate Britain hors les murs. Tout provient du musée anglais, certaines oeuvres-clefs faisant partie du don originel de Sir Henry Tate en 1895. Sont venues en Italie du Nord environ 80 pièces, entre les tableaux et les dessins. Beaucoup constituent des raretés. Carol a en effet choisi de montrer dix-huit artistes gravitant autour du noyau de d'origine. Des gens que l'on ne présente guère aux murs du côté de Millbank. Pour tout dire, la Tate a été déboussolée par le passage à la direction de Penelope Curtis, aujourd'hui à la Fondation Gulbienkan de Lisbonne. L'historienne avait voulu dépoussiérer l'institution, ne laissant qu'une part congrue à ses collections historiques. Je me souviens ainsi d'un parcours articulé pour un an sur le seul XXe siècle britannique. Une initiative par ailleurs courageuse et pionnière. Le XXe siècle anglais reste trop négligé.

"La presse à vin", 1864, de John Roddam Spencer Stanhope.

Beaucoup de toiles se trouvent donc en caves, alors que les dessins restent par principe protégés de la lumière. C'est pour trois mois seulement que la Tate Britain a ressorti l'hiver dernier ses aquarelles du préraphaélite de la seconde génération Edward Burne-Jones pour un remarquable hommage à ce dernier. Il n'y a en fait ici de place permanente que pour les icônes du mouvement qui, né en 1848, ne s'est tout à fait éteint qu'au décès de Frank Cadogan Cowper en novembre 1958. Un attardé, je veux bien. Mais la toile que propose de lui Carol Jacobi, un «Saint Antoine recevant la robe blanche des envoyés du Ciel» de 1905, n'en constitue pas moins un chef-d’œuvre, bien mis en évidence au Palazzo Reale. Seul sur un mur! Idem pour «La presse à vin», résolument mystique, de John Roddam Spencer Stanhope de 1864. Une autre exhumation de la commissaire, à la sélection exclusivement masculine. Seule la poétesse Elizabeth Siddal se retrouve à Milan en tant que modèle. Elle a pourtant aussi peint.

Les débuts avant tout

L'exposition se concentre sur les premières années d'activités des préraphaélites. Un temps où les sept s'attaquaient encore à l'«establishment» avec leurs créations à la facture maigre et au goût primitif. Comme toujours, il y a eu accoutumance du public. Dante Gabrielle Rossetti (sur-représenté dans l'exposition par rapport à ses confrères), William Holman Hunst ou John Everett Millais sont ensuite devenus «mainsteam». Horrible paradoxe, ce sont les rois de cette industrie si ardemment combattue au début qui sont devenus les meilleurs clients de ces peintres, et ce à des prix démentiels. D'où sans doute un adoucissement des contours avec les années. La précision incroyable des détails a fait place à des flous plus flatteurs. Rien ne finit plus par réellement distinguer, vers 1870, les préraphaélites des autres artistes victoriens de talent comme Lawrence Alma-Tadema ou Sir Frederick Leighton. Nous restons de toutes manière dans le goût officiel.

"The Lady of Shalott" de John William Warterhouse, 1888.

S'il y a des œuvres et des créateurs inconnus à Milan (qui a jamais entendu parler de Thomas Seddon, de James Collinson ou de Walter Howell Deverett, ce dernier étant Américain de naissance?), Carol Jacobi a réussi à obtenir la sortie de pièces capitales. Des toiles ne quittant jamais les cimaises en temps normal. Milan peut ainsi montrer l'«Ophelia» de Millais, pour laquelle Elizabeth Siddal posa dans une baignoire, «Beata Beatrix» et «Monna Vanna» de Rossetti, «Claudio et Isabella» de Hunt ou encore «Le Lady of Shalott» de John William Waterrhouse. Des artistes par ailleurs peu présents hors des territoires anglo-saxons. Pour prendre un seul exemple, les possessions d'Orsay en la matière doivent se limiter à trois Burne-Jones et un George Frederic Watts. C'est donc l'occasion d'aller à Milan, même si le décor se révèle décevant. Les fausses fenêtres gothiques ne s'imposaient pas. Elles font bric-à-brac, alors que l'exposition propose tout de même des chefs-d’œuvre.

Pratique

«Preraffaelliti, Amore et Desiderio», Palazzo Reale, piazza Duono, rez-de-chaussée, jusqu'au 6 octobre. Tél. 0039 02 549 14, site www.palazzorealemilano.ot ou www.mostrapreraffaeliti.it Ouvert le lundi de 14h30 à 19h30, du mardi au dimanche de 9h30 à 19h30, les jeudis et samedis jusqu'à 22h30.

"Claudio et Isabella" de William Holman Hunt, 1850.



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