Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Palazzo Reale de Milan en revient à Giorgio de Chirico

L'artiste avait eu là sa grande rétrospective en 1970. Puis une présentation de ses années 20 en 1987. L'actuelle exposition est de taille réduite. Mais de haute qualité.

L'affiche de l'exposition avec une toile des années 20. Un moment où Chirico se met à diluer ses formes.

Crédits: Succession Giorgio de Chirico, SIAE, Palazzo Reale, Milan 2019.

On ne peut pas dire qu'il s'agisse d'un inconnu. Quarante-et-un ans après sa mort, Giorgio de Chirico (1888-1978) n'en finit plus de tenir la vedette. Il faut dire qu'il s'agit d'un maillon, ou mieux encore d'un carrefour routier de l'histoire de l'art. Avec cet Italien né en Grèce, avec ce que cela suppose de mythes classiques, la peinture pu passer du symbolisme noir du Bâlois Arnold Böcklin au surréalisme sarcastique de l'Allemand Max Ernst. Tout cela en conservant un halo de précurseur. Entre 1912 et 1918, cet homme qui avait une très haute idée de lui-même («optimus pictor») faisait partie des artistes les plus novateurs d'Europe. Après, évidemment, les choses se sont gâtées...

Le Palazzo Reale de Milan n'avait plus proposé de vraie rétrospective Chirico depuis 1970. Le peintre était alors encore là pour surveiller les choses et les gens. Deux générations se sont écoulées depuis. Il était temps de remettre à l'heure les pendules ornant certaines de ses peintures métaphysiques. Habitué des lieux, Luca Massimo Barbero joue cette fois les commissaires. Il le fait de manière resserrée. Annoncée au public comme une grande machine, du genre «on remplit le palais», l'exposition ne comporte en fait que huit grandes salles. Autant dire qu'il a fallu choisir. Elaguer. Ce resserrement ne fait pas de mal à un créateur aussi inégal. La fin de la longue carrière de Chirico se voit expédiée en quelques cimaises. Il n'y a pas là la belle exhaustivité neutre de la grande manifestation organisée par le Musée d'art moderne de la Ville de Paris en 2009. Un parcours impitoyable qui précédait le don encombrant de toiles tardives par la fondation Chirico, créée par sa veuve Isabella en mémoire du grand homme. Le musée français n'a reçu en 2011 que des œuvres assez mineures, même si elles possèdent leurs amateurs...

Débuts à l'Arnold Böcklin

Pas de tel problème avec Milan, qui possédera un jour un second musée d'art moderne. A celui dédié au Novecento, installé depuis quelques années dans une annexe du Palazzo Reale, devrait en effet de se joindre le Palazzo Citterio, restauré pour prolonger jusqu'au XXe siècle le parcours du Brera. Le Palazzo Reale n'est pas un musée. Il ne développe par conséquent pas de collection. L'organisateur avait donc les mains libres. Il en profité pour montrer des créations précoces, réalisées à Munich, où Chirico imite vraiment Böcklin. Je citerai «Le Centaure mourant» de 1909. Puis le commissaire crée le choc de la modernité. Mais une modernité nourrie des vestiges antiques. C'est «La matinée angoissante» de 1912. Peuvent suivre quelques jalons essentiels des années 1915 à 1919, passées à Ferrare en compagnie de Giorgio Morandi ou de Carlo Carrà. La grande période métaphysique.

La place métaphysique. Chirico a répété ce type de composition toute sa vie. Photo Succession Chirico, SIAE, Palazzo Reale, Milan 2019.

Les années 1920, qui avaient fait l'objet au Palazzo Reale d'un coup de projecteur en 1987, valent encore au visiteur des chefs-d’œuvre. Les thèmes historiques et mythologiques s'y voient joués par des mannequins sans visages. Ils incarnent «Hector et Andromaque», «La nuit de Périclès» «Le départ des Argonautes» et bien sûr dans la foulée «Les archéologues». Chirico a alors entamé sa période parisienne, tandis que le fascisme s'installe en Italie. Il y reviendra cependant, se découvrant tout à coup une veine baroque. Milan peut ainsi proposer certains de ses autoportraits (Chirico s'est beaucoup peint lui-même), réalisés à la manière de Velázquez ou de Frans Hals. C'est assez prétentieux. Puis viennent, après la guerre, les auto-citations. Chirico s'est souvent plaint d'avoir fait l'objet d'imitations frauduleuses. Son pire faussaire reste hélas lui-même. Non seulement, l'artiste se répète, mais il le fait de manière antidatée pour des raisons commerciales.

Trois versions du même tableau

Milan insiste peu sur cette dernière période, pourtant interminable. Luca Massimo Barbero veut visiblement donner la meilleure image possible de Chirico. On peut le comprendre. Il suffit de montrer côte à côte trois répétitions, réalisées entre la fin des années 1930 et 1950, de ses «Muses inquiétantes» des années 1910 pour comprendre qu'il devient temps de s'inquiéter. Quand tout a été dit, il n'y a plus qu'à se répéter. L'ennui, c'est qu'on le fait en général de plus en plus mal. Il y a des moments où Chirico, qui entendait donner des leçons de peinture à tout le monde, frôle la «bad painting». D'où la tentation d'accorder aujourd'hui à Chirico le même statut qu'au Francis Picabia des années 1940. C'est mauvais, mais il le fait exprès. Normal. C'est un génie. Fallait-il faire répercuter au Palazzo Reale de telles élucubrations? Non, bien sûr!

Pratique

«De Chirico», Palazzo Reale, piazza Duomo, Milan, jusqu'au 19 janvier 2020. Tél. 0039 029 289 77 40, site www.palazzorealemilano.it Ouvert le lundi de 14h30 à 19h30, du mardi au dimanche de 9h30 à 19h30, les jeudis et samedis jusqu'à 22h30.

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