Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Palazzo Strozzi propose à Florence tout Marina Abramovic

L'affiche où Marina se brûle au propre les doigts.

Crédits: Palazzo Strozzi, Florence 2018

Marina Abramovic se trouve à Florence. Enfin, pas personnellement. Cette fois, l'artiste n'est pas «présente», comme pour son interminable performance de 736 heures (non consécutives, tout de même!) au MoMA de New York en 2010. Aujourd'hui âgée de 72 ans, la Serbe continue ailleurs sur sa lancée. Si le Palazzo Strozzi entier, Strozzina en sous-sol comprise, l'expose jusqu'au début de l’année prochaine, c'est donc en images. «The Cleaner» propose un demi siècle de performances diverses. Notez qu'il y a aussi du «live». Une équipe s'est vue formée afin de reconstituer par roulement une série d'actions. Tandis que je suivais quelques vidéos dans la Strozzina, j'ai eu le privilège d'entendre un monsieur hurler en se tordant sur un matelas. Il s'agissait pour lui de crier «à en perdre la voix.» Un but comme un autre. N'empêche que ces décibels mettaient mal à l'aise les visiteurs, tandis qu'ils étaient en train de lire les textes de présentation affichés sur les murs.

L'exposition fait partie d'une coproduction. Au début 2017, le Moderna Museet de Stockholm a donné le coup d'envoi. Il y avait déjà là les reflets, les traces, de quelque 120 travaux. L'idée était de raconter tout Marina Abramovic, du moins depuis qu'elle a abandonné la peinture à la fin des années 1960. Celle-ci ne se voit évoquée que dans un entretien. Un des nombreux films que le public doit voir (ou subir) le long du parcours. Notez qu'il faut tout de même opérer des choix avec cette dame ayant fait de la lenteur et de la longueur des données de base de son œuvre. Autrement, mieux vaut prendre un abonnement. Il doit y avoir une bonne centaine d'heures d'images. Cela fait beaucoup à avaler. La performance ne se situe pas que du côté de l'artiste...

Un double héritage

Tout le monde sait tout de Marina, qui a publié il y a quelques mois dans diverses langues ses mémoires, «Traverser les murs». Un livre plutôt amusant. Je vous avais dit comment la passe-muraille se raconte le 15 décembre dernier. Son public, j'aurais même envie de dire «ses fans», savent donc qu'il s'agit d'une enfant de «nomenklatura» yougoslave. Parents héros de guerre. Communistes à tous crins. Une grand-mère pieuse et secrètement contestataire. Un double héritage avec laquelle la débutante doit tenir compte. Ce qui ne lui vient cependant de personne, c'est son goût du risque gratuit, venu très tôt. D'où le choix de «The Cleaner». Papa et maman ont eu droit à l'une des premières machines à laver du pays, dans les années 50. Un instrument venu de Suisse. La petite Marina n'a rien eu de plus pressé que d'y mettre les doigts. Est survenu ce qui devait arriver. Il s'en est coincé un. Première performance, ou presque. Mais sans public.

La suite a mené la jeune femme vers des formes extrêmes d'art contemporain. L'exposition évoque Chris Bruden, qui s'était fait crucifier sur une voiture, qui a ensuite roulé. Mieux que le Golgotha. Elle fait ensuite allusion aux actionnistes viennois, qui choquaient la Planète dans les années 1970 par leurs pissées de sang. Les commissaire auraient aussi pu citer l'Italienne Gina Pane. Une vraie masochiste. Marina prend alors des risques déments. Une performance à Naples, où il était tout permis de lui faire, a failli mal tourner. Les Napolitains ont le sang chaud. Il s'agisssait encore d'interventions brèves par rapport à ce qui a suivi. Le public du Strozzi note d'ailleurs qu'au fil des décennies Marina a toujours moins donné dans la brutalité et toujours davantage dans le zen. Elle ne s'entaille plus la peau au cutter. Elle ne se fouette plus sous l’œil des spectateurs. Elle a renoncé aux épines. Sainte Marina, celle qui s'infligeait des macérations dignes des mystiques de jadis, a fait place à une sorte de zombie en tunique, aussi immobile qu'une statue.

La Muraille de Chine à pied

La conversion s'est faite peu à peu, comme l'illustre le Strozzi. Il y a d'abord eu la rencontre de son alter ego (et quand on dit ego, avec Marina, cela veut dire quelques chose!) allemand Ulay. Puis la découverte du chamanisme ou du bouddhisme. On se souvient de la performance où Marina et Ulay, partis chacun d'une extrémité de la Muraille de Chine, se rencontraient à mi-parcours. Il y avait déjà une véritable intendance pour accompagner les performeurs. Tout se voyait filmé, en s'en donnant les moyens financiers. Marina raconte du reste bien dans son livre à quel point il lui faut (un peu comme Christo) à chaque fois trouver de l'argent pour elle, ses projets et son institut. Elle doit inventer et vendre des produits dérivés. Une dérive, mais nécessaire.

Après la Chine, le visiteur a encore bien des salles à traverser, dont un rappel de son action en 1997 à la Biennale de Venise. «Balkanian Baroque», où Marina raclait interminablement dans un sous-sol des os à l'eau de Javel, avait choqué (ce qui ne l'a pas empêche de recevoir un Lion d'or). Montrer cela en pleine guerre civile... Revue aujourd'hui, la chose frappe moins refaite par une dame offrant une ressemblance certaine avec l'artiste. Le conflit est terminé, et donc oublié. L'artiste est devenue une star. Plus rien n'étonne par conséquent d'elle. La séance de tri entre les grains de riz blanc et ceux de riz noir, qu'accomplissent un peu plus loin des membres du public, n'offre rien de nouveau. Je vous rappelle qu'il y en avait eu une au Centre d'art contemporain genevois en mai 2014. On aurait alors cru à l'ouvrage les membres d'une secte. Interdit de rire sous peine de tout détruire!

Un flot de larmes

Le final est bien sûr formé par «The Artist Is Present» avec la table et les sièges, mais cette fois sans sosie de Marina. Il y a alors des bouts de films avec les gens qui ont attendu des heures le droit de la voir face à face, la femme se décomposant au fil des jours. Et bien sûr beaucoup de larmes dans ces images. Aux Etats-Unis, les gens ont les pleurs assez démonstratifs et faciles. Notez qu'à certaines heures, les visiteurs florentins attendent aussi. Mais pour un autre motif. Il y a pas mal de monde et le système de caisses n'est pas très rapide.

P.S. Lors de son passage à Florence, Marina s'est fait agresser par un artiste local, qui lui a crevé un tableau sur la tête. Manchettes de la presse. Mais pour une fois la Serbe n'a pas eu le beau rôle.



Pratique

«Marina Abramovic, The Cleaner», Palazzo Strozzi, piazza degli Strozzi, Florence, jusqu'au 20 janvier 2019. Tél. 0039 055 246 96 00, site www.palazzostrozzi.org Ouvert tous les jours de 10h à 20h, le jeudi jusqu'à 23h.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

"Tout ce qui compte.
Pour vous."