Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Palazzo Madama de Turin montre la majolique italienne de la Renaissance

L'exposition regroupe environ 220 pièces, choisies parmi les plus belles. Elle a aussi été conçue de manière géographique, historique, technique et pratique. Une réussite totale.

"L'enlèvement d'Hélène", qui fait la couverture du catalogue. Urbino vers 1525. Une autre version de cet énorme plat se trouve à l'Ariana de Genève.

Crédits: Piemontese.it

C'est l'une des expositions les plus importantes de l'année. Pour qui? Je ne sais pas. Je vais donc tenter de vous expliquer pourquoi. Présenté au Palazzo Madama de Turin, «L'Italia del Rinascimento, Lo splendore della maiolica» aborde un sujet en apparence pointu. La céramique transalpine du XVIe siècle ne connaît pas ce que j'appellerais une pointe de popularité. Très à la mode parmi les musées et les collectionneurs au XIXe siècle, d'où l'apparition d'un nombre considérable de faux à l'époque, elle reste aujourd'hui dans l'ombre. Au sens propre, parfois. Le Louvre, qui en possède un ensemble admirable, ne daigne même pas éclairer les vitrines les contenant. Comme elles se trouvent en plus dans les salles contenant des tapisseries à mettre à l'abri de la lumière, vous imaginez s'il faut cligner des yeux pour apercevoir quelque chose.

A la Renaissance, la céramique, que l'on nomme aujourd'hui en français «faïence» à cause de la ville italienne de Faenza, passait cependant pour un art majeur. La production des pièces les plus spectaculaires, conçues pour orner d'énormes dressoirs, était longue, chère et complexe. Il est permis de songer à celle de la porcelaine qui lui succédera au XVIIIe siècle, après cent ans d'ensommeillement créatif. Une fabrique ne pouvait guère espérer une rentabilité avec les œuvres les plus importantes. Elle pouvait un peu se rattraper sur le tout-venant. Mais il lui fallait des patronages princiers. Le meilleur pouvait dès lors servir de cadeau diplomatique. Un énorme rafraîchissoir (70 centimètres de large!) proposé au Palazzo Madama illustre bien les enjeux. Ce modèle sorti à Urbino dans l'atelier des Fontana ou des Patanazzi était une commande du duc (d'Urbin, donc) pour un envoi à Philippe II d'Espagne, qu'il s'agissait d'impressionner. Le somptueux décor, représentant une course de chars romains, était dû aux frères Zuccaro, qui dominaient la scène picturale romaine. Du plein la vue.

Tout dans un seul salon

Il y a bien des manières de raconter l'apogée de cet art, qui démarre assez modestement vers 1450 pour décliner rapidement après 1600. Responsable de l'importante collection du genre au Palazzo Madama, en partie voué aux arts décoratifs, Cristina Maritano a su faire appel à Timothy Wilson. Un nom très répandu. Il s'agit ici bien sûr ici de l'historien. L'homme a apporté à l'exposition la rigueur et la clarté propres au monde anglo-saxon. Il a choisi de créer un parcours aux entrées multiples. Une idée facilitée par l'énorme salon où se trouve presque l'intégralité de «L'Italia del Rinascimento» (1). Avec ses quinze mètres de haut et une surface devant bien faire 500 mètres carrés, cette pièce de réception est un cube laissant toute liberté. D'où des cimaises et des vitrines là où il faut. Avec de l'espace libre autour, en plus. L'exposition respire.

L'une des plus importante pièces connue en "porcelaine des Médicis". Florence vers 1570. Photo "Il Torinese"

Quelles sont ces «multiples entrées»? Il y a la chronologie historique. La dispersion des fabriques, qui vont du Nord au Sud de la Péninsule, celles du bout de la Botte émergeant à peine de l'oubli. Les techniques, avec notamment le fameux lustre spécifique à Deruta. Une petite place devait ainsi se voir laissée aux premiers essais de porcelaine à Florence, vers 1570. La typologie des décors se voit étudiée, des images de «belles femmes» aux motifs religieux. Ces motifs ne sont pas originaux. L'exposition essaie donc d'en retrouver les sources peintes ou gravées. L'utilisation pratique joue aussi son rôle. Une section se voit du coup réservée aux pots médicinaux. Il y a les formes. Elles vont des plus traditionnelles aux plus extravagantes, avec des tentatives de sculptures céramiques. Les commissaires pensent enfin aux couleurs. Ces créations insensibles au soleil nous donnent le la notion d'un monde violemment polychrome. Comme le Moyen Age, la Renaissance a aimé les tonalités faisant boum.

Collections privées

Cristina Maritano et Timothy Wilson ont bien sûr voulu aligner les chefs-d'oeuvre. Ils les ont puisés dans le fonds du Palazzo Madama et dans les collections particulières. La manifestation offre en effet la particularité de ne pas avoir fait appel aux autres institutions. Surprise! Il subsiste des amateurs, apparemment dotés de moyens financiers importants, pour s'intéresser à ce genre d'objets. Ils les ont souvent acquis récemment. En lisant attentivement les notices de l'excellent catalogue, le curieux découvrira ainsi de multiples provenances Sotheby's ou Christie's du troisième millénaire. Il ne s'agit pas là de ventes médiatiques. D'où notre ignorance à ce type de marché.

Rafraîchissoir aux armes des Salviati, Faenza, Piero et Paolo Bergantini, 1531. L'exposition présente ensemble plusieurs pièces pièces armoriées. Photo Torino Oggi

Le duo a cependant aussi retenu des pièces plus modestes comme caractéristiques. Il ne s'est pas produit que des œuvres géniales au XVIe siècle. Il se fabriquait aussi des carreaux pour garnir les sols. Des assiettes ou des brocs destinés au quotidien. Il faut imaginer une production énorme dans des lieux multiples, même si l'Italie d'alors ne possède pas le côté proto-industriel de la Chine à la même époque. Des objets utilitaires jetés, après avoir été malencontreusement cassés. Ils s'en retrouve des quantités de fragments lors des fouilles archéologiques en milieu urbain.

Un désir de réhabilitation

L'idée générale va néanmoins dans le sens d'une réhabilitation d'un genre déconsidéré. Il s'agit de faire dire «ah» et «oh» aux visiteurs. Reste que Turin n'est pas une ville touristique. Pour les Italiens eux-mêmes, elle apparaît comme décentrée, ce qui lui a joué des tours dans l'Histoire. Ville des Savoie devenus rois d'Italie, elle aurait logiquement dû devenir la capitale en 1860. Si l'endroit choisi se révèle parfait, permettant en outre de montrer les rarissimes majoliques sorties des fours turinois, la cité n'est donc pas idéale en dépit de ses réelles beautés. Il faut faire le voyage. Cela dit, les «happy few» mériteraient sans nul doute ici d'être plus nombreux.

(1) Une autre chambre reconstitue une énorme crédence surchargée de majoliques.

P.S. A Varallo, le Palazzo dei Musei, Pinacoteca présente une autre exposition de majoliques jusqu'au 22 septembre, "La Collezione Franchi dialoga con i grandi musei". Site www.pinacotecadivarallo.it 

Pratique

«L'Italie del Rinascimento, La Splendore della maiolica», Palazzo Madama, piazza Castello, Turin, jusqu'au 14 octobre. Tél. 0039 011 44 33 01, site www.palazzomadamatorino.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. La visite du musée en sous-sol et des appartements baroques à l'étage vaut la peine. Et tâchez de gravir le célèbre escalier baroque de Filippo Juvarra, qui occupe toute la façade!

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