Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Palazzo Leoni Montanari de Vicence se penche sur le "Mito"

L'Intesa SanPaolo fête ses vingt ans de présence dans un palais baroque qui lui vient de l'Ambrosio Veneto. L'exposition sur les mythes antiques est somptueuse.

Une partie du décor baroque de la petite galerie.

Crédits: Intesa SanPaolo

Le sujet est visiblement dans l'air. «Mito», au Palazzo Leoni Montanari de Vicence, rejoint les «Métamorphoses du Musée d'art et d'histoire de Genève (dont je vous ai récemment parlé) et l' «Homère» du Louvre de Lens, qui me reste encore sur la conscience. Il s'agit à chaque fois de raconter les histoires évoquant les dieux et les héros antiques. Vaste programme! Celles-ci se révèlent presque innombrables, même si certaines ont davantage intéressé les artistes que les autres. Le monde est injuste. La réservée Junon (ou Héra) a bien moins inspiré que la cavaleuse Vénus (ou Aphrodite). Décidément, la vertu ne paie pas, ou alors il faut qu'elle reste bien petite...

Le Palazzo Leoni Montanari n'appartient plus depuis longtemps à des privés. Les marchands enrichis par le commerce de la laine qui ont fait bâtir ce somptueux bâtiment dans les années 1680 ont vu s'éteindre leur dynastie en 1831. La bâtisse a ensuite passé de main en main. Elle a fini dans celles de banques. Si l'Intesa SanPaolo (qui a fait l'objet de plusieurs de mes textes) y fête aujourd'hui ses vingt ans d'expositions dans les lieux, elle y reprenait une solide tradition. Je me souviens d'avoir interrogé ici début 1996 la personne qui s'occupait des accrochages et des publications savantes. Elle travaillait pour L'Ambrosio Veneto, qui résultait déjà d'une fusion. L'Ambbrosio possédait d'importantes collections, dans le genre classique.

Une énorme meringue

Mais tout cela, c'est le passé! L'anniversaire officiel célèbre bel et bien les deux décennies de l'Intesa en ces lieux. Il s'agissait donc, si j'en crois le prière d'insérer, «d'une occasion pour inviter les visiteurs à la découverte de ses intérieurs, superbe témoignage du mécénat et de la culture figurative italiens». La banque parle ici des Leoni Montanari, tout de même. Restons modestes. Ces derniers, parfaits exemples de nouveaux riches (il en existe à toutes les époques) avaient pourtant contrevenu aux normes vicentines, faites de pureté de ligne et d'apparente simplicité. Dans la ville de Palladio, classée comme telle au Patrimoine de l'humanité, ils avaient imaginé une sorte d'énorme meringue chantilly baroque avec des plafonds sur-décorés de stucs blancs saupoudrés d'or. On en mangerait.

"Apollon, la musique et la géométrie" par Pompeo Batoni. Photo DR.

Les Leoni (j'abrège) avaient bien sûr fixé un programme à leurs artistes. Giuseppe Alberti a par exemple décoré le grand salon, en partie refait vers 1800, de fresques tournant autour d'Apollon, divinité à la fois solaire et cruelle. L'idée est donc de donner, en miroir à ces peintures, des marbres antiques, des vases grecs ou des tableaux néo-classiques explorant les mêmes légendes, parfois vues sous un autre angle. Il y a, comme ça, des mythes (nous y voici!) ayant traversé les siècles et même les millénaires. Le parcours s'arrête autour de 1830, avec des objets décoratifs virtuoses. Il eut été possible d'aller plus avant, comme le Louvre de Lens, qui a osé le contemporain Cy Twombly. Mais le siège vicentin de l'Intesa se veut patrimonial. Les XXe et XXIe siècles se retrouvent plus volontiers dans celui de Milan.

Découvrir Pompeo Batoni

Cela dit, trois mille cinq cents ans, c'est tout de même du chemin! Les commissaires Fernando Mazzocca, Federica Giacobello et Agata Keran devaient brasser de l'archéologie, des créations de la Renaissance et des productions de l'âge baroque. Mélange difficile. Ils ont donc décidé de présenter peu de pièces par salle, mais prestigieuses. Il y a là des céramiques attiques somptueuses venues des Pouilles, des fresques romaines de Pompéi envoyées par Naples et de beaux tableaux peu vus arrivés de Turin ou de Florence. Le parcours débute ainsi avec l'«Apollon avec la musique et la géométrie», qui associe ainsi des arts libéraux qu'on ne regrouperait plus de la sorte aujourd'hui. Il s'agit d'une toile créée à Rome par Pompeo Batoni (1708-1787), qui était de Lucques. Ce bel artiste, croupissant souvent dans les caves des musées italiens alors qu'il vaut un saladier sur le marché de l'art (mais comment régater avec les grandes vedettes aux Offices?), se retrouvera d'ailleurs souvent sur les murs de Leoni. C'est notamment le cas pour deux versions, très différentes, d'«Hercule devant choisir entre la vertu et le vice». Les propriétaires étaient sensibles au mythe d'Hercule, humain devenant dieu.

On sait vite quand une exposition est réussie ou ratée. Ici, pas de doute. Dès la première salle, les choses se retrouvent bien en place. Rien que des très belles pièces. Un décor sobre, mais efficace. Des éclairages savants. Chaque projecteur est réglé au millimètre. Une parfaite adéquation entre le contenant et le contenu. Des textes simples, en italien et en anglais. Aucun verbiage. Les légendes traitées se voient simplement racontées. Il se trouve même au Leoni Montanari une qualité de silence. Quand les écoles sont parties, à midi, vous vous retrouvez seul face à la tête de bronze hellénistique prêtée par Salerne ou aux décors, en partie ruinés (y aurait-il eu là une bombe en 1944-1945, la ville ayant beaucoup souffert?), à la fresque de Luigi Dorigny. Nous sommes dans le très haut de gamme, version érudite. J'imagine mal l'UBS ou le Crédit Suisse s'offrant ce genre de fantaisies dans ce que les deux banques appellent en allemand leur «engagement»...

"Troie" de Wolfgang Petersen, sorti en 2004. Photo DR.

N.B. Selon une habitude qui se répète pour ce genre de sujets, il y a un montage d'extraits de films "peplums". Ils vont de "La chute de Troie" de Giovanni Pastrone, qui fut en 1911 l'une des premières productions avec de gros décors en trois dimensions, à "Troie" de  Wolfgang Petersen (2004).

Pratiqueg 

«Mito», Palazzo Leoni Montanari, Contra' Santa Corona, Vicence, jusqu'au 14 juillet. Tél. Numéro vert 800 57 88 75 site www.gallerieitalia.com Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

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