Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Palazzo Grimani de Venise montre ses antiques et la méconnue Helen Frankenthaler

Racheré par l'Etat en 1981, ce palais presque introuvable a retrouvé pour trois ans ses statues romaines. Il montre aussi une figure essentielle de l'abstraction.

Le plafond de la Tribune abritant les statues romaines.

Crédits: Site Venezia da vivere.

Evidemment, il faut trouver l'entrée! Ce n'est pas qu'il faille accéder au palais par une venelle située à l'arrière, comme à la Ca' Pesaro ou au Palazzo Corner della Regina. Deux lieux d'exposition abritant respectivement à Venise le Musée d'art moderne et la Fondation Prada. Le Grimani de Santa Maria Formosa (par rapport au Grimani de San Luca) n'a tout simplement pas de façade. Ou alors une à l'arrière, donnant sur un canal tout ce qu'il y a de plus secondaire. La grande porte se situe par conséquent au fond d'une «calle», que peu d'écriteaux signalent. Il faut dire que le bâtiment restructuré au XVIe siècle s'organise autour d'une cour. Ou plutôt d'un atrium à l'antique. Le Grimani était un morceau de Rome posé au cœur de la Sérénissime.

Remontant loin dans le temps, l'édifice a donc été repensé à la Renaissance par trois frères, tous trois cardinaux et successivement patriarches d'Aquilée, cette ville fantôme situé au bord de l'Adriatique. Le «jack pot» est allé à celui qui a vécu le plus longtemps, Giovanni. Il a hérité des deux autres. La «vigne» de Rome, située sur le Quirinal (il faut dire que l'ancienne capitale avait perdu tant d'habitants au Moyen Age qu'il y avait des champs «intra muros», autour des résidences princières). Le palais de Venise. Et les collections d'antiques. Il avait suffi aux Grimani de faire creuser par des ouvriers sur leurs terres de la Ville Eternelle. Il en sortait des marbres en veux-tu, en voilà. Notez tout de même que Giovanni avait dû donner 3000 écus, ce qui représentait alors une somme colossale, au pape Paul III, afin de récupérer les camées et intailles de son frère, saisis après son décès. Racket. Accéder au siège de Saint-Pierre n'a jamais préservé de la malhonnêteté.

Un don à l'Etat vénitien en 1587

En 1587, Giovanni Grimani a fait don de ses collections à l'Etat. Il n'avait pas d'héritiers. On lui connaissait bien une fille, mais elle restait par la force des choses illégitime, tous comme les nombreux bâtards de ses deux frères. Ces rejetons pouvaient recevoir des dons, des rentes, mais sans plus. En 1594, un an après la mort du cardinal-patriarche, les statues ont donc quitté pour l'essentiel le palais. Ils se trouvent aujourd'hui place Saint-Marc, dans le remarquable musée archéologique de la Marciana, dont l'essentiel des collections provient de cadeaux effectués au XVIe siècle. Le Palazzo Grimani a connu un lent déclin. Un antiquaire s'y est installé un temps, vendant pèle-mêle sa marchandise et les décors qui restaient. Un superbe plafond peint sur toile par Salviati s'est ainsi retrouvé au Musée Jacquemart-André de Paris... En 1981, l'Etat a dû racheter le bâtiment, qu'il a fait restaurer. Le Grimani a ouvert au public en 2008. Seulement voilà! L'intérieur reste aujourd'hui bien vide et les expositions épisodiquement organisées n'attirent pas grand monde. Le lieu se cherche visiblement un nouveau destin.

Le lieu en partie reconstitué. Je ne suis pas parvenu à distinguer les vrais murs de ceux en stuc. Photo Polo museo del Veneto.

Cet été 2019 marque cependant une chance. Il y a en ce moment non pas une, mais deux manifestations au Grimani. La première peut sembler logique. Le musée archéologique étant actuellement en travaux, une personne intelligente a pensé à remettre la collection donnée en 1587 dans son écrin d'origine. Il y avait les inventaires. Peut-être même quelques images. Pensée un peu comme celle des Offices, la Tribune abritait dans un décor architectural spectaculaire les chefs-d’œuvre anciens rassemblés. Ils y ont été remis, une paroi ayant été reconstituée en stuc avec une habileté de faussaire. Ce lieu jadis fermé constitue en effet aujourd'hui un passage. L'ensemble restitué se révèle impressionnant. Un peu funèbre aussi. C'était ainsi qu'on montrait à la Renaissance les objets antiques. Comme les éléments d'une composition bien ordonnée. Une suite de trophées arrachés à la terre. Une sorte de sanctuaire. La Domus Grimani.

Peintures abstraites

Un étage plus haut, dans des appartements que je n'avais jamais vus, le Palazzo Grimani propose une rétrospective dédiée à une artiste moderne. C'est un «off» de prestige pour la Biennale, réalisé avec l'aide de Larry Gagosian. Une dizaine de salles proposent Helen Frankenthaler (1928-2011). Une figure essentielle de l'abstraction américaine. Moins connue cependant que Jackson Pollock, Mark Rothko ou Clifford Still. Faut-il voir là du sexisme? Peut-être, même si Helen a représenté les Etats-Unis à la Biennale de 1966. Elle n'avait donc pas pris ce côté «étranger» de Joan Mitchell, qui a choisi de passer presque toute sa vie en France. Mais Helen n'est jamais vraiment devenue une star, alors qu'elle en avait dans sa jeunesse le physique. Sa réputation est restée confidentielle, ce qui en fait paradoxalement un peintre chic. Et cela dit cher, surtout maintenant que Gagosian s'occupe de sa succession. L'«estate», comme on dit en bon anglais.

"Italian Beach", 1960, d'Helen Frankenthaler. Photo Helen Frankenthaler Foundation Inc., Artists Rights Society (ARS), photo Rob McReeves, Courtesy Gagosian.

Il n'y que vingt tableaux en tout et pour tout. Il faut dire que, dès le début des années 1950, Helen a vu grand. Son mode de faire se situe entre l'abstraction lyrique et le «colour field». Des styles exigeant des formats imposants. Deux films tournés vers 1970 la montrent à son travail, dont elle parle du reste fort bien. Ils sont à voir avant les toiles, qui proviennent de galeries ou de collections privées. Helen n'est encore que peu «muséifiée», pour autant que j'ose utiliser cet horrible mot. Les murs décatis de cet étage vide conviennent admirablement à son œuvre, où certains verront sans doute des éléments figuratifs. Et pourquoi pas, finalement? Tout est ici laissé ouvert à l'interprétation. Rien ne se voit imposé au spectateur.

Une idée du possible

Jumelées, le deux manifestations donnent une idée de ce que Venise pourrait faire du Grimani, qui se trouve à Santa Maria Formosa tout près du Querini-Stampaglia. Un palais revu vers 1950 par l'architecte Carlo Scarpa. Le Querini est aujourd'hui un endroit assez branché, avec des présentations axées sur le contemporain au second étage. Il propose en ce moment l'Allemand Jörg Immendorf (1947-2007). Un des ces figuratifs bien violents qui faisait partie dans les années 1970-1980 des «Junge Wilden». On imagine du coup les passerelles possibles entre les deux demeures. Avec un gros problème, toutefois. Grimani, c'est l'Etat. Au Querini, nous sommes chez des privés.

Pratique

«Domus Grimani», Palazzo Grimani, Ramo Grimani, 4858A Castello, Venise, jusqu'au 30 mai 2021. «Pittura Passionne, Helen Frankenthaler», jusqu'au 17 novembre. Tél. 0039 041 241 15 07, site www.palazzogrimani.org Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 19h.

Helen Frankenthaler dans les années 1950. Photo Getty Images.



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