Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Palazzo dei Diamanti de Ferrare propose "Boldini et la mode". Une réussite!

Encore un triomphe pour ce musée de petite ville! Ont été réuni les plus beaux portraits de femmes du monde, d'actrices et de dandys. Le monde d'avant 1914.

"Madame Max", venue d'Orsay. La quintessence du style Boldini dans le genre sage.

Crédits: RMN, Musée d'Orsay, Paris 2019.

On peut être prophète en son pays. Giovanni Boldini (1842-1931) le prouve aujourd'hui à Ferrare. Né ici, le peintre y avait déjà son musée. Voici que le Palazzo dei Diamanti, à la façade Renaissance en pointes de diamants fraîchement restaurée, consacre une exposition à ses rapports avec la mode. Un sujet en or. L'Italien a peint toutes les jolies femmes de son temps avec un pinceau pour le moins flatteur. Il a aussi, ce que l'on sait moins, portraituré la plupart des grands dandys avant 1914. L'accrochage s'arrête du reste pendant la Première Guerre mondiale, même si l'homme a produit jusqu'au bout. Comme d'autres artistes, dont son ami Paul Helleu, le Ferrarais n'a pas su capter l'esprit nouveau des années 1920. Tout avait alors changé. Le sentant bien, les nouvelles beautés en vogue sont alors allées chez Kees van Dongen.

L'exposition laisse de côté les débuts de l'artiste. Je ne m'en plaindrai pas. Boldini a commencé par produire, avec un métier un peu trop serré, de petites toiles académiques aux thèmes galants parfois historiques. Il vivait alors à Florence. Il passera à Paris en 1867, puis à Londres, avant de se réinstaller définitivement dans la capitale française en 1872. Il avait entre-temps regardé la peinture hollandaise. D'excellentes leçons! Le vrai Boldini est né de la rencontre avec des artistes au pinceau libre. Frans Hals chez les Néerlandais. Thomas Gainsborough et Sir Thomas Lawrence, pour les Britanniques. Si l'on regarde bien les effigies mondaines de ce dernier, on se rend compte que seul le visage s'y voit décrit de manière détaillée. Le reste de la toile est couvert de coups de pinceaux toujours plus larges et violents à mesure qu'on approche des bords. Certains d'entre eux mesurent jusqu'à quarante centimètres de long dans un portrait en pieds, comme les aimaient les Britanniques. Et comme notre ami les fera apprécier aux Françaises, les hommes restant chez lui toujours en buste.

Anatomie désarticulée

Dès les années 1880, la touche devient ainsi sans cesse plus violente, que ce soit à l'huile ou au pastel. L'artiste joue chaque année davantage aussi avec l'anatomie. Les dames posant pour lui se retrouvent désarticulées comme des pantins. Leurs bras et leurs jambes sortent d'on ne sait plus trop où. Leurs bustes s'allongent, comme leurs silhouettes. Dans la vie réelle, ces femmes auraient mesuré passé deux mètres et pesé à peine soixante kilos. La vision qu'en donne Boldini se révèle plus qu'idéalisée. Réalisée en 1904, sa Sarah Bernhardt (non exposée) montre une actrice de 60 ans. On lui en donnerait 25. Cherchez l'erreur. Mais après tout, notre homme n'était pas le premier à prendre ainsi d'aimables libertés avec la nature. Mort en 1766, Jean-Marc Nattier avait agi de même durant presque toute sa carrière, comme l'a prouvé en 1999-2000 une belle exposition au Château de Versailles.

Prince des dandys, poète et esthète, voici Robert de Montesquiou en 1897. Photo RMN.

La transfiguration se réalise d'autant mieux quand le public, qui fait fête à cette initiative du Palazzo dei Diamanti, découvre les robes réelles. Présentées dans des vitrines à fond de miroirs, ce qui suggère un univers de reflets et d'illusions, elle ramènent en fait à la réalité. Les fleurs de serre imaginées par Boldini demeuraient en général de petits dames, plus ou moins minces en dépit de leurs corsets. La poétesse Anna de Noailles passait à l'époque déjà pour minuscule. C'est néanmoins l'occasion pour les visiteurs (et les visiteuses) de découvrir les tenues prêtées par diverses institution, dont le magnifique musée caché dans la Meridiana du Palazzo Pitti de Florence (1). J'en profite pour signaler que Boldini se voit de plus mis en regard de ses collègues, amis ou rivaux. Il y a donc aux cimaises de l'Antonio de la Gandara (dont la rétrospective vient de décevoir au Musée Lambinet de Versailles), du John Singer Sargent ou du Jacques-Emile Blanche.

Des femmes de caractère

Les beautés célèbres mises en vedette par Boldini ont pour elles l'avantage d'être des femmes affirmées, soucieuses de leurs libertés. Ce ne sont pas de placides bourgeoises, comme chez Léon Bonnat ou Paul Baudry. Il y a là Consuelo Vanderbilt, qui quitta son duc de Marlbourough de mari pour un aviateur. Lady Campbell, qui sortait alors d'un divorce scandaleux. L'Infante Eulalie d'Espagne, qui donnait sous un nom d'emprunt des articles réclamant l'égalité des sexes. La Casati enfin, dans un portrait presque aussi abstrait qu'un Pollock d'où se détachent ses yeux noirs. Je vous ai raconté comment cette héritière de la première fortune d'Italie a fini clocharde, après avoir tout dépensé.

La marquise Luisa Casati en 1913. Elle deviendra plus tard une muse des futuristes, puis des surréalistes. Galleria Nazionale, Rome 2019.

Ces dames peuvent donc affronter sans baisser les yeux les messieurs. La salle des dandys se révèle spectaculaire. Il y a là Whistler peint par son collègue Boldini comme une étude dans toutes les couleurs du noir. Willy, le mari de Colette. Robert de Montesquiou, le poète dont l'insolence célèbre cachait adroitement une impécuniosité latente. Ils sont parfaits à côté de l'Aubrey Beardsley de Blanche, qui a saisi l'illustrateur d'Oscar Wilde juste avant sa mort à 25 ans, ou de Graham Robertson par Sargent. L'écrivain gardait le pire souvenir des séances de pose dans son énorme manteau d'hiver. Il faut dire que l’œuvre a été réalisée en plein été.

De Nittis cet automne

Avec ce Boldini, précédant un Giuseppe de Nittis cet automne, le Palazzo dei Diamanti a réussi un nouvel exploit après son Courbet, son Chirico ou les 500 ans du «Roland furieux». Il a su donner une exposition à la fois petite, savante et réussie, plaisant à un immense public (2). Le lieu fait ainsi autorité en Europe. C'est pour cela que je vous en parle régulièrement. Il y a comme cela de bonnes adresses.

(1) Il y a dans la salle d'introduction, face au célèbre «Portrait de Madame Max» venu d'Orsay, une robe 1900 due à John Galliano pour Dior, ce qui me semble une bonne idée.
(2) On peut rater son Boldini. je vous ai parlé de celle du Vittoriano de Rome, qui était un horreur.

Pratique

«Boldini a la moda», Palazzo dei Diamanti, 21, Corso Ercole Ier d'este, Ferrare, jusqu'au 2 juin. Tél. 00392 0532 244 949, site www.palazzodeidiamnti.it Ouvert tous les jours de 9h à 19h.

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