Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Palazzo dei Diamanti de Ferrare présente Gustave Courbet aux Italiens

Ce superbe édifice de la fin du XVe siècle, enfin restauré, propose régulièrement des grands peintres invisibles en temps normal dans la Péninsule. Le Courbet se révèle très réussi.

Le Palazzo dei Diamanti propose plusieurs variantes de "La Vague".

Crédits: Palazzo dei Diamanti, Ferrare 2018

C'est une bonne adresse. Il y en a, comme ça. Le Palazzo dei Diamanti de Ferrare ne propose normalement que de bonne expositions, à raison de deux par an. Parallèlement, la Pinacothèque logée dans le même bâtiment tente de se refaire une modernité. Jusqu'ici, ses efforts se sont vus couronnés de succès. Il ne lui manque qu'un public. Dans cette ancienne capitale déchue depuis 1597, les visiteurs se montrent aussi peu enclins qu'ailleurs à visiter des collections permanentes. Et pourtant! Il y a ici de quoi les satisfaire, ne serait-ce que pour l'école ferraraise, qui connut son apothéose aux XVe et XVIe siècles.

Pour l'actuelle rétrospective Gustave Courbet (1819-1877), le Palazzo peut se présenter enfin toiletté. Les travaux qui masquaient sa façade en bossages sont terminés. Les milliers de blocs colossaux, taillés en pointe de diamants (d'où le nom de l'édifice) ont été nettoyés comme par un dentiste californien. Le mur du XVe siècle ne ressemble plus à un empilage de diamants noirs. Les lieux d'accueil ont parallèlement été revus et modernisés. Un peu trop à mon avis. On y jure plus que par les nouvelles technologies, ici pas tout à fait maîtrisées. Les lieux en deviennent froids, alors que la cité «métaphysique» (du moins pour Giorgio de Chirico) reste déjà en général déserte. Un peu de chaleur humaine ne faisait pas de mal.

Un certain désintérêt

Le Courbet appartient à la série désirant présenter aux Italiens des artistes mal connus chez eux. Une série étrangère, en quelque sorte. On sait que depuis toujours les Napolitains ou les Florentins ont acheté national, même si des gens comme les Médicis ont apprécié les Allemands ou les Flamands. Il existe donc dans les institutions un net déficit en matière de production internationales. Il suffit de visiter les grands musées d'art moderne comme ceux de Rome ou de Milan. Il en ressort un désintérêt, voire un dédain (partagé par nombre de collectionneurs actuels) pour ce qui se fait ailleurs. Je signale à ce propos que le maire de Venise avait proposé, en octobre 2015, de vendre les tableaux exotiques de la Ca' Pesaro (Klimt, Chagall...) afin de combler en partie le colossal déficit d'une ville particulièrement mal gérée. Il avait fallu que le Ministre de la culture tape du poing sur la table.

Courbet intervient donc après des manifestations consacrées à la Barcelone de 1900, à Zurbaran ou à Gainsborough. Bref à des gens que les Italiens doivent normalement aller voir sur place. Les deux galeries à disposition ne sont pas immenses. Il faut donc à chaque fois serrer la sélection. Une cinquantaine de toiles ici. Avec un thème n'engageant pas à grand chose. «Courbet et la nature» va presque de soi pour le grand maître du naturalisme français. L'équipe de pilotage se révèle franco-italienne, ce qui peut sembler logique. Sous la direction de Dominique de Font-Réault, en charge du Musée Delacroix de Paris, il y a Barbara Guidi, Maria Luisa Pacelli, Isolde Pludermacher et Vincent Pomarède. Il s'agissait pour eux d'obtenir sans trop de peine des prêts importants.

Paysages en tous genres

Mission accomplie! Il y en a. Le Petit Palais a envoyé «Les demoiselles des bords de la Seine». Le Musée Fabre de Montpellier «Bonjour, Monsieur Courbet». Orsay s'est séparé de «L'homme blessé». Les autres musées ont du coup donné leur accord. Aux cimaises se retrouvent des toiles appartenant aussi bien à Fort Worth qu'à Munich, Rotterdam, Bristol, Washington ou Vevey. Leurs contributions se sont vues regroupées par thèmes, ces derniers se succédant en respectant un vague fil chronologique. Après la salle introductive, qui marie «L'autoportrait au chien noir», «Le chêne de Flagey» (sous lequel Courbet serait né selon la légende) et une photo de Gustave Le Gray, le public peut passer aux lieux souvent peints par l'artiste du côté d'Ornans. Il y a là Maisières, le Puits noir, la grotte Sarrazine ou les bords de la Lison.

Le décor se retrouvant planté, le public peut suivre Courbet par monts et par vaux. Il découvre de l'eau et de la neige (Courbet aimait l'hiver). Des bords de mer et de lac. Des cerfs et des chevreuils. Une salle donne l'idée de la source, parfois symbolisée par une figure féminine bien en chair. Une petite section, en fin de parcours, étudie la vie en exil de Courbet, arrivé à La Tour-de-Peilz en 1873. J'ai noté là un château de Chillon particulièrement laid. L'une des rares croûtes de tout le parcours. Elle offre au moins le mérite de montrer que Courbet a in fine beaucoup peint pour vivre, et qu'il se faisait alors abondamment aider. On sait à quel point les spécialistes s'arrachent les crins pour savoir ce qui est de lui ou d'une de ses petites mains comme Cherubino Pata. Certains experts parlent aujourd'hui prudemment de «tableaux en collaboration», ce qui offre au moins le mérite de ne léser personne.

Bicentenaire en 1819

A ceux qui connaissent bien Courbet, ce bel accrochage, proposé sur des murs sombres, n'apprendra pas grand chose. Il est destiné aux Italiens. En France, le peintre a déjà été bien servi, notamment par une rétrospective au Grand Palais début 2009. Elle était ensuite allée au Musée Fabre de Montpellier, qui faisait partie des gros prêteurs. L'an prochain devrait de plus un révéler outre Jura une année Courbet, vu le bicentenaire de sa naissance. Cela dit, jusqu'ici, je n'ai entendu parler de vaste hommage nulle part. Mais cela va certainement venir. Le département du Doubs, où l'artiste est né, développe à lui seul 84 projets ponctuels. L’inflation habituelle...

Pratique

«Courbet e la natura», Palazzo dei Diamanti, 21, corso Ercole d'Este, Ferrare, jusqu'au 6 janvier 2019. Tél. 0039 0532 244 949, site www.palazzodiamanti.it Ouvert tous les jours de 9h à 19h.

N.B. J'ai reçu entre-temps le programme du musée d'Ornans, ville natale du peintre, pour les festivités du bicentenaire en 2019. L'institution proposera "Courbet dessinateur" du 15 février au 29 avril, "Yan Pei Ming face à Courbet" du 10 juin au 30 septembre et "Courbet-Hodler" du 31 octobre au 5 janvier 2020.

P.S. Un certain nombre de lecteurs m'ont demandé comment accéder aux articles anciens de cette chronique, le site n'indiquant de manière claire que les sept dernières contributions avec ma photo. C'est très simple. Il suffit de cliquer sur mon nom en faut de l'article. La liste apparaît alors, en allant du plus récent au plus ancien.

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