Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Palazzo dei Diamanti de Ferrare propose Giuseppe de Nittis, l'impressionniste

Mort en 1884 à 38 ans, l'artiste a exposé avec Degas ou Monet. L'actuelle rétrospective le confronte avec la photographie française de la fin du XIXe siècle. Une réussite.

"La collation au jardin", l'une des dernières toiles de Giuseppe de Nittis.

Crédits: DR

Tout le monde aime les impressionnistes. Enfin, les gens d’un certain âge, surtout. En matière de modernité, il faut tout de même autre chose aux jeunes. Du contemporain. Ou alors curieusement une peinture académique. Notez que ce n’est finalement pas si étrange que cela. Que l’on soit dans les installations des biennales ou dans un immense tableau signé d’un nom un peu oublié de la fin du XIXe siècle, c’est le thème qui prime. Or la peinture impressionniste reste celle dans laquelle le sujet a le moins d’importance. Comment peut-on raconter ce que l’on appelle le bonheur? Et celui-ci n’est-il pas qu’égoïsme bourgeois face à tous les grands tourments sociaux?

Ces considérations (un peu oiseuses) étant faites, il me faut bien constater qu’on a raclé des impressionnistes partout où l’on a pu. Il y a longtemps que les épigones américains ont trouvé leur place, et du coup leurs prix. Je me souvient d’avoir vu à la National Gallery de Londres des impressionnistes australiens et néo-zélandais. Max Liebermann se voit maintenant présenté comme le chef de file de la section allemande, même si le mouvement n’a jamais rien eu de structuré. L’Hermitage de Lausanne présente depuis le 24 janvier des équivalents canadiens. Je vais prochainement vous raconter cela. Le temps d’enlever mes moufles après avoir vu tous ces paysages de neige. Pas étonnant au milieu de tout cela s’il y a eu quelque part des impressionnistes italiens.

Paris et Londres

A vrai dire, il n’en a pas tant existé tant que cela! Mais ils possèdent leur réelle importance. Avec Federico Zandomeneghi (1841-1917), Venise a produit une sorte de Renoir bis. Même thèmes. Identique mollesse du pinceau. Il y a surtout la figure de Giuseppe de Nittis, mort à 38 ans en 1884. Un homme des Pouilles, qui aura passé presque toute sa vie en France, avec des sauts de puce en Angleterre. Un homme véritablement au cœur du débat. De Nittis a en effet participé avec Edgar Degas, Claude Monet ou Alfred Sisley à la première exposition de ces artistes indépendants qui devaient devenir les impressionnistes. C’était en 1874, boulevard des Capucines, dans l’atelier du photographe Nadar. Personne n’imaginait alors l’importance qu’allait prendre cet accrochage commun voulu assez informel, même s’il était fait par cooptation.

Le Parlement de Westminster. Il existe autant de couleurs pour ce tableau célèbre de que reproductions. Son cadre est hélas HORRIBLE! Photo DR.

Giuseppe de Nittis se retrouve aujourd’hui à Ferrare. Il occupe les salles temporaires du Palazzi dei Diamanti. Un endroit dont je vous parle deux fois par an. Toutes les manifestation organisées ici se révèlent en effet importantes. Au départ, il s’agissait pourtant cette fois d’un échange standard. Ferrare envoyait à Barletta, la ville natale de Giuseppe, ses Boldini (Boldini ayant vu le jour à Ferrare). La ville du Sud expédiait en compensation ses de Nittis. Seulement voilà! Les commissaires Maria Luisa Pacelli, Barbara Guidi et Hélène Pinet ont voulu aller un peu plus loin. Il leur fallait d’abord d’autres œuvres, si possible iconiques. Plus un vrai sujet. Par quel biais aborder en 2020 ce peintre souvent montré en Italie depuis une vingtaine d’années?

Classement par thèmes

Des tableau clés, il y en a donc plusieurs au murs du Palazzo, où le parcours s’articule par thèmes. Je pense au grand «Pont de la Tamise», sorti d’une collection privée, qui anticipe les travaux de Claude Monet. Mais il le fait avec une perspective sociale que ce dernier ne conservera pas. De Nittis nous montre des pauvres pour qui la notion de spectacle se limite à un coucher de soleil. Venu d’Orsay, il y a aussi «La place des Pyramides» de 1875, qui observe des gens passant avec indifférence devant les ruines des Tuileries. Elles se verront démolies quelques années plus tard. Ces deux toiles rejoignent ainsi «Le grand hiver», un pastel de Barletta où l’artiste a représenté sa femme Léontine bien au chaud à l’intérieur, sur fond de neige. Cette œuvre avait à l’époque été saluée par Edmond de Goncourt. «Une symphonie de blancs».

Avenue du Bois. Un tout petit tableau de jeunesse. Photo DR.

Tout cela se voit présenté par groupes cohérents. Il y a Paris, Londres, mais aussi le japonisme, le Vésuve (dont de Nittis jeune a fait de nombreuses études) ou les temps modernes avec «Le train passe». L’originalité de l’exposition n’est cependant pas de placer ces œuvres en regard de productions contemporaines. L’idée est aujourd’hui devenue courante. Le trio de commissaires a en effet choisi de rapprocher le tout de la photographie, voire des tout premiers films, même si De Nittis était alors décédé depuis plus de dix ans. Ce jeu d’influences ne possède rien de gratuit. Une boîte pleine de photos (une centaine) a été inventoriée après le décès de l’artiste. Elle figure du reste dans une vitrine de la première salle. Mais vide. Le problème est que son contenu nous reste inconnu. Ces images ont disparu depuis…

Marville et Le Gray

Les trois préposées ont suppléé ce manque par le meilleur du 8e art à l’époque. Venus de la Bibliothèque Nationale parisienne, d’Orsay ou de la Société française de photographie, ces tirages magnifiques valent aux visiteurs une avalanche de grands noms. Il y a aussi bien au cimaises Charles Marville que Gustave Le Gray, Eugène Cuvelier ou Louis Antonin Neurdein. Les voisinages avec les toiles et les pastels se soutiennent. Je dirais même qu’ils finissent par donner des cousinages. Les épreuves en noir et banc, ou en sépia, se fondent de plus sur les murs repeints couleur anthracite, conférant ainsi davantage de luminosité encore aux tableaux.

En sortant de la seconde aile de l’exposition (le public doit traverser à mi-chemin un jardin), le visiteur se sent à la fois ravi et convaincu. La dernière salle se présente en plus comme un bouquet final, avec des réalisations importantes du maître. Il y a notamment là la grande toile, souvent reproduite, représentant la famille du peintre déjeunant au jardin. Que peut-on offrir aux amateurs d’art de plus appétissant?

Pratique

«Giuseppe de Nittis e la Rivoluzione del Sguardo», Palazzo dei Diamanti, 21, corso Ercole I d’Este, Ferrare, jusqu’au 13 avril. Tél. 0039 0352 249949, site www.palazzodiamanti.it Ouvert tous les jours de 9h à 19h.

Giuseppe de Nittis vers 1880. Photo anonyme.

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