Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Palais de Tokyo réunit à Paris 44 artistes actuels. Ils incarnent "Une scène française"

Quatre commissaires maison ont activé leurs réseaux. L'idée est de représenter tous les styles et l'ensemble des générations. Il y a du coup à boire et à manger.

L'affiche de l'exposition, voulue jeune.

Crédits: Palais de Tokyo, Paris 2019.

En dépit du Prix Marcel Duchamp, qui y est présenté cette année jusqu'au 6 janvier (1), le Centre Pompidou constitue davantage le temple de l'art moderne que celui du contemporain. Comme naguère sur la scène politique, où un nouveau parti de gauche venait régulièrement pousser ses aînés à droite, le Palais de Tokyo est venu se charger de l'art vivant. Il a même pris à sa charge quelques artistes âgés, dont ne voulait apparemment plus Beaubourg. C'est ainsi là que s'est déroulée l'ultime dernière rétrospective d'un Takis octogénaire.

Aujourd'hui, l'intégralité du Palais, qui jouxte le Musée d'art moderne de la Ville de Paris, est vouée à la scène française actuelle. Ou plutôt à «une» scène, ce qui trahit des restrictions assumées. Il faut dire que la manifestation, comme le rappelait il y a quelques jours Roxana Azimi dans «Le Monde», ne partait pas sous les meilleurs auspices. Le directeur du Palais Jean de Loisy a passé fin 2018 à l'Ecole nationale des beaux-arts, établissement problématique s'il en est (2). Il y avait quatre commissaires prévus. Ils se sont retrouvés en roue libre, activant chacun ses réseaux personnels. Ce n'était pas «spécial copinage», mais il y a tout de même un peu de cela. En plus, deux d'entre eux se trouvaient occupés par le chantier de la Biennale de Lyon, qui a ouvert ses portes en septembre, et dont les échos semblent en général mauvais. Franck Balland, Daria de Beauvais, Adélaïde Blanc et Claire Moulène ont donc dû faire diligence dans ce Far West culturel.

"Futur, ancien, fugitif"

Le résultat s'intitule «Futur, ancien, fugitif». Un titre qui n'engage pas à grand chose. La présentation des auteurs se révèle du reste un brin pâteuse. Il s'agit de «dresser une cartographie subjective et sensible d'une communauté informelle d'artistes qui s'inscrit pleinement dans notre temps.» La notion d'actualité semblant pour le moins large, n'importe qui pouvait prétendre à une invitation dans l’immense espace du Palais de Tokyo. Il y a de fait 44 créateurs présents. Ils vont et viennent, certains réapparaissant à plusieurs endroits différents. Les commissaires ont voulu éviter les noms trop connus comme ceux de la désormais inévitable Laure Prouvost, vedette (au moins supposée) du pavillon national de l'actuelle Biennale de Venise. L'idée était aussi de mêler les générations. Voire de les réconcilier. Il existe aujourd’hui trop de lieux pour les créateurs émergents, par ailleurs doté de bourses et bardés de résidences, et bien peu pour leur aînés. Ces derniers tirent la langue la quarantaine venue. Ils se sentent, précisément, mis en quarantaine.

Le vandalisme selon Nayel Zeaiter. Photo copyright Nayel Zenaiter.

Les heureux élus se sont vus classés par genre. Ou plutôt par style, le genre étant désormais réservé au sexe. Il y a au départ les caustiques, comme la soude du même nom. Puis viennent les doubles, les conteurs, les élémentaires, les ornementalistes, le esquiveurs et les iconoclastes. Le tout en langage inclusif, bien sûr. J'avoue avoir mal perçu les césures entre les différentes catégories. Le œuvres, ou plutôt les pièces, me semblent plutôt avoir été disposées en fonction des lieux, à l'architecture problématique. Il y a ainsi d'énormes choses qui finiront sans doute recyclées ou à la benne. Ancienne de Memphis, ce qui ne rajeunit personne, Nathalie du Pasquier propose en sous-sol un gigantesque environnement coloré. Il sera à mon avis plus simple de présenter ailleurs, et sur une nouvelle étiquette, les cent dessins à l'humour décalé d'Alain Séchas...

Une promenade

L'ensemble se visite sous forme de promenade. Une promenade ou l'on ne serait dérangé par personne. Le Palais de Tokyo n'attire pas les foules, du moins de jour. Le marcheur retrouvera au passage des noms déjà vus au Mamco genevois. C'est de cas de Nina Childress, de Vidya Gastaldon ou encore d'Anita Molinero. Il lui en reste cependant beaucoup à découvrir. La fameuse «scène française» s'exporte assez mal, même si un magazine comme «Beaux-Arts» soutient toujours le contraire. Les rencontres débutent avec Pierre Joseph, qui ouvre le parcours avec 52 énormes photos représentant des mûres. Les fruits, donc. Cela permet de donner un «Mur de mûres» avec le jeu de mots que l'on devine. Il y a ensuite aussi bien de l'animation 3D que des installations. Fabienne Audéoud montre ainsi dans une vitrine longiligne ses «Parfums de pauvres», avec des jus achetés cinq euros pièce.

L'environnement de Nathalie du Pasquier. Photo Aurélien Mole.

Que dire de plus? Une telle exposition, qui tient de l'instantané photographique (souriez, vous êtes dans la création de 2019) mélange la carpe et le lapin, la chèvre et le chou, le rat des villes et celui des champs. Il en a fallu pour tout le monde, des Parisiens pur sucre aux provinciaux, des étrangers travaillant en France aux Français œuvrant à l'étranger. Roxana Azimi note l'absence, aujourd'hui perçue comme coupable, de vrai immigrés. Mais il faut dire que le Palais de Tokyo vient de donner ce qu'il fallait pour le multiculturel avec sa méga exposition «Prince.sse.s des Villes» l'été dernier. Il demeure donc à chacun d'opérer ses choix, comme au marché ou au supermarché. Pour ma part, je retiens Corentin Grossmann et ses peintures guimauve, les tableaux figuratifs de Jean-Luc Blanc et l'aide-mémoire de Nayel Zenaiter. Ce dernier nous raconte avec intelligence en BD deux siècles de vandalisme, de la Révolution à Anish Kapoor dans le parc de Versailles. Une sélection très classique, je le confesse. Mais le reste tient souvent pour moi du pur spectacle.

(1) Sont en lice Eric Baudelaire, Katinka Bock, Marguerite Humeau , Ida Tursic & Wilfried Mille. De gens plutôt connus.
(2) Jean de Loisy a été remplacé depuis par Emma Lavigne, venue de Pompidou Metz.

Pratique

«Futur, ancien, fugitif, Une scène français», Palais de Tokyo, 13, avenue du Président-Wilson, Paris, jusqu'au 5 janvier 2020. Tél. 00331 81 97 35 88, site www.palaisdetokyo.com Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 12h à 24h.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."