Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le nouveau Kunsthaus de Zurich aura mis vingt ans à sortir de terre. La chronologie

Lancée en 2001, l'idée a dû affronter des questions de financement et beaucoup d'oppositions légales. Le bâtiment sera opérationnel à la fin de 2021.

Le chantier en mai 2018.

Crédits: Kunsthaus, Zurich 2020.

Tout a commencé en 2001. L’Allemand Christoph Becker, né en 1960, dirigeait le Kunsthaus de Zurich depuis un an. Sa nomination avait donné lieu à un imbroglio dont j’espère qu’il ne se renouvellera pas lors de sa succession en 2022. Le musée semblait à l’étroit en dépit de l’adjonction d’un vilain bâtiment brutaliste en 1976. Que faire? Une consultation internationale a donc été lancée en 2001. Le but avoué était de parvenir à une extension devant s’ouvrir en 2010. Les avis se sont unanimement montrés positifs. On pouvait y aller. Dieu merci, nul n’imaginait alors qu’il faudrait non pas dix, mais vingt ans pour y parvenir! Une ébauche de projet a donc pu voir le jour en 2002.

Les deux halles du XIXe siècle aujourd'hui disparues. Photo Tamédia.

Restait à savoir où la chose se ferait, et surtout à quel prix. Des consultations ont occupé les urbanistes et les politiciens de la Ville pendant deux bonnes années, avant que l’agrandissement de l’institution devienne un «objectif de législature» en 2005. Il a alors été confirmé que le nouveau musée s’édifierait sur le Heimplatz (où se trouve aussi le Schauspielhaus), juste en face du premier bâtiment du Kunsthaus inauguré en 1910. Deux ans plus tard, une fois le cahier des charges établi, le concours d’architectes a pu se voir lancé en décembre 2007. Il y a eu 214 candidatures, venues de 22 pays. Vingt équipes ont été choisies en 2008 pour participer au second tour, dont neuf établies en Suisse. Le 7 novembre 2008 toujours, l’agence internationale David Chipperfield Architects remportait la timbale. Au même moment, la partie ancienne du musée entamait sa «Sanierung» (ou rénovation). Elle devait durer des âges et comporter plusieurs actes, comme une pièce de théâtre.

Ville, mécènes et canton

En 2009 naît une société de droit simple. Elle regroupe les partenaires financiers, soit la Ville et la Zürcher Kunstgesellschaft, à la lointaine origine du musée. C'est la Gesellschaft Kunsthaus Erweiterung. Son objectif est de prendre en charge l’extension sur les plans financier et pratique. La Zürcher Kunstgesellschaft annonce qu’elle mettra sur la table 75 millions, issus de fonds privés. La recherche d’argent peut commencer. Les mécènes se montrent généreux. Ils finiront par donner 88 millions. Le projet d’agrandissement ne fait pas que des heureux. Il se manifeste 45 objections contre le plan d’aménagement. La plupart d’entre elles se révèlent gérables. Elles visent à faire reculer le futur édifice de David Chipperfield de quelques mètres. L’inauguration est alors prévue pour 2017. Le budget se monte à 178,8 millions. L’édifice abritera des expositions temporaires, l’art depuis 1960 et l’impressionnisme. Le Grand Conseil accorde en décembre 30 millions et l’utilisation du terrain, qui est donc propriété cantonale. Le même mois, la Ville déclare investir 88 millions. L’équivalent des fonds levés chez les particuliers.

Hubert Looser avec un Picasso des années 1950. Photo DR.

Trois bonnes nouvelles se suivent en 2012. Le Kunsthaus va collaborer avec la Fondation Hubert Looser riche en art contemporain, de l’expressionnisme américain à l’Arte Povera. La Fondation Bührle, détentrice d’un tiers de la collection formée par l’industriel décédé en 1956, est promise en mai après la signature d’un accord presque aussi compliqué à conclure qu’une tractation diplomatique. Elle se voit déposée à long terme. La population approuve enfin en votation (mais à 53,9 pour-cent seulement) le projet d’extension courant décembre. C’est ensuite que les ennuis commencent. Le bâtiment a contre lui les protecteurs du patrimoine. Deux jolies halles du XIXe siècle seront inévitablement sacrifiées. L’abattage d’arbres fait aussi grincer des dents. Des Juifs orthodoxes parlent de l’anéantissement d’un très ancien cimetière hébraïque, dont l’existence se révélera imaginaire. Cerise sur le gâteau, la Stiftung Archicultura lucernoise multiplie les actions en Justice. Deux ans se perdent avant que cette dernière jette l’éponge.

Rester accessible en même temps

Le chantier peut donc s’ouvrir le 3 août 2015. En mai 2016 débute le percement du tunnel liant l’ancien bâtiment au nouveau. L’ancien restera tout le temps accessible au public, même si la chose implique de constants déplacement d’œuvres. La première pierre se voit posée le 8 novembre 2016. Le chantier s’active vite. Le gros œuvre s’achève le 3 juillet 2018. Quelques semaines plus tôt, Gabriele et Werner Merzbacher, qui sont eux aussi des gens à ménager, ont promis de prêter 65 de leurs tableaux pour vingt ans. Il y aura aussi les Knecht. Des amateurs d'art hollandais. En 2019, l’ancien Kunsthaus retrouve son entrée principale, et du coup un parcours moins labyrinthique. Plusieurs mois après se voient organisées les premières visites de la carcasse du nouveau Kunsthaus. La livraison officielle s’est donc effectuée le 11 décembre 2020, en présence des autorités voulues. Non seulement le budget n’a pas explosé, comme souvent ailleurs, mais il reste un peu des 206 millions dans les caisses. Nous ne sommes pas à Genève.

Werner Merzbacher avec au murs le plus célèbre de ses Matisse fauves. Photo Kunsthaus, Zurich 2020.

Et après? Eh bien, il faudra remplir le bâtiment Chipperfield et le rendre opérationnel. Il y aura une phase de tests, avec des performances artistiques accessibles au public. Les œuvres se verront installées durant l’été 2021. L’ouverture finale demeure prévue pour le 9 octobre de l’an prochain. C’est à la fois proche et lointain… J’arrête donc là. La plupart des informations utilisées sortent tout droit du petit livre publié pour l’occasion (il en existe une version française) par Scheiddergger & Spiess (52 pages) sous le titre de «Le nouveau Kunsthaus Zurich, Musée pour l’art et le public». A propos de ce dernier, l’institution ne développe aucun rêve mégalomane, genre Château de Prangins lors de son lancement en 1998. Il espère 400 000 visiteurs par an, au lieu des 270 000 de 2019. Ce sera sans doute davantage. Le Kunsthaus détiendra notamment la plus grande collection impressionniste et post-impressionniste d’Europe après Orsay à Paris. Un argument de poids, même si les Suisses alémaniques se montrent aujourd’hui friands de contemporain.

Le buste d'Emil G. Bührle dans l'ancien bâtiment de sa fondation. Photo Keystone.

Cet article est immédiatement précédé par le récit de ma visite en avant-première de l'édifice encore vide.

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