Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Negozio Olivetti de Venise présente la "Wunderkammer" du comte Panza di Biumo

L'exposition dans le magasin créé en 1958 par Carlo Scarpa met en valeur le travail du Fondo der l'Ambiente Italiano. L'équivalent italien du National Trust anglais. Je vous raconte.

L'entrée latérale du magasin avec, au fond, la place Saint-Marc

Crédits: FAI

Il faut avoir l’œil, et le bon. La vitrine mesure, porte comprise, cinq mètres de large. Il y a, passant devant sans la remarquer, au moins 50 000 personnes par jour. Le Negozio Olivetti, sur la place Saint-Marc, fait pourtant partie des icônes de l'architecture moderne. C'est Carlo Scarpa qui l'a construit en 1958. L'endroit n'était pas prévu comme un commerce, mais plutôt conçu à la manière d'un «showroom». Le concept restait nouveau à l'époque. Il faut dire qu'Olivetti constituait un véritable empire. La firme occupait 40 000 employés dans 17 pays. Le monde entier voulait ses machines à écrire, de la «Lettera 22» de 1949, conçue par Marcello Nizzoli, à la «Valentine» dessinée par Ettore Sottsass de 1969.

L'ordinateur a sonné le glas de l'entreprise, basée à Ivrea, ville industrielle classée au Patrimoine de l'humanité depuis 2018. Elle s'est rabougrie, puis reconvertie dans les télécommunications, avant de disparaître en 2003. Son ambassade vénitienne a fermé ses portes en 1997. Une boutique de souvenirs lui a succédé. Une de plus. Assicurazione Generali, propriétaire de l'immeuble, a fini par prendre en pitié de ce témoin d'une époque. Il a restauré le Negozio, avant de le confier au Fondo Ambiante Italiano, ou FAI. Un organisme patrimonial privé, dont je vais vous parler aujourd'hui. Celui-ci l'anime avec différentes expositions de poche, conformes au cadre historique. En ce moment, un «Wunderkammer» occupe ces petits espaces, répartis sur deux étages grâce à un superbe escalier. Il s'agit d'objets d'art contemporain, naguère collectionnés par le comte Giuseppe Panza du Biumo (1923-2010). Un pionnier de l'art minimal ou de l'«arte povera» (mais lui-même était fort riche...)

De Calzolari à Joseph Beuys

Il n'y a pas là de hasard. Le FAI a reçu en donation dès 1996 la Villa et la Collezione des époux Panza, dont 350 des œuvres récoltées dans les années 1960 et 1970 ont par ailleurs fini sous forme de vente au Guggenheim de New York. L'association gère donc aujourd'hui la maison historique de Varese, le jardin à l'italienne et les œuvres conservées par le couple par devers lui. Il en reste tout de même 150, signées par les plus grands noms de l'époque. Plus des babioles. Ce sont ces dernières, essentiellement des multiples, qui se retrouvent à Venise afin de former un Wunderkammer place Saint-Marc. Il y a aussi bien là des télégrammes d'art Pierpaolo Calzolari qu'un tout petit carré de Carl Andre ou quelques éclats lumineux de Dan Flavin. Rien que du beau monde, selon les critères actuels des musées d'art contemporain. Le public va ici de Walter de Maria à Joseph Beuys en passant par Ian Wilson ou Richard Nonas.

L'Abbazia di San Fruttuoso, en Ligurie. Photo Italianways.

L'essentiel reste cependant de se promener dans ce qui est devenu un monument. Pour les Italiens, Carlo Scarpa (1906-1978) apparaît aujourd'hui presque aussi sacré que Le Corbusier pour les Français. En plus élégant, tout de même. Une chose qui ne va pas sans poser des problèmes. Je viens de revoir sa pinacothèque du Museo Correr à Venise comme sa restauration du Calstelvecchio à Vérone. Célébrés comme des chefs-d’œuvre dans les années 1950, ces décors ont pris un solide coup de vieux. Ils se sont non seulement défraîchis, mais démodés. On ne présenterait et on n'éclairerait plus comme cela de la peinture ancienne aujourd'hui. Mais peut-on décemment modifier ici quoi que ce soit? Ce serait s'attaquer à un titan qui, pour en rester à la seule Sérénissime, a paru plus en forme lors de son réaménagement du Palazzo Querini-Stampaglia.

Du plus petit au plus gros

Le FAI, maintenant. Il s'agit d'une association formée en 1975, sur une idée d'Elena Croce (la fille de Benedetto). Il s'agissait de réagir, à un moment où les campagnes s'enlaidissaient et où le «boom» économique faisait construire n'importe quoi en Italie. Sauvons ce qui peut l'être, comme le National Trust le fait en Angleterre depuis 1895. Un comité s'est constitué, présidé par Giulia Maria Mozzoni Crespi, qui donnait elle-même au FAI l'énorme Monastera di Torba lombard en 1977. Ce n'était pas le cadeau initial. Et il y a en a eu bien d'autres depuis... Ils vont du plus encombrant, comme l'Abbazia du San Fruttuoso, offerte par la princesse Orietta Doria et son mari en 1983, au minuscule. Une souscription publique a ainsi permis de sauver à Mantoue un kiosque à journaux de 1925 où se vendent aujourd'hui des fleurs.

L'Albergo Diurno Venezia de Milan, aujourd'hui en restauration. Photo FAI.

Il y a en effet plusieurs sortes d'acquisitions. Des dons. Des legs. Des sommes d'argent remises par des banques afin de procéder à des achats. Le FAI gère par ailleurs des biens qui lui sont remis par des communautés. Il peut s'agir d'une commune, d'une région ou même de l'Etat. Le comité du FAI, que préside depuis 2013 l'archéologue Andrea Carandini, passe pour composé de professionnels. Et ce dans un pays où tant de fonctionnaires ont l'air d'amateurs. Il s'agit de faire tourner la boutique, et si possible d'en tirer de l'argent. Il en faut pour des restaurations. Pour l'entretien. Ce sont des bénévoles qui fonctionnent, bien sûr. Mais les cotisations ne suffisent pas. Si les membres ont dépassé les 150 000 en 2016, nous restons loin des 4,25 millions d'âmes du National Trust.

Salon de coiffure et arrêt de tram

Dans l'ensemble, les choses marchent plutôt bien. Selon la brochure publiée en janvier 2019, les biens du FAI aujourd'hui ouverts au public se montent à 38, dont deux sont actuellement en travaux. Le Colle dell'Infinito est sur le point de devenir accessible. Si l'association se veut nationale, elle reste avant tout active au Nord, particulièrement en Lombardie. Des régions importantes, comme l'Emilie-Romagne, les Abruzzes ou le Molise ne sont pas représentées. Il y a enfin de superbes demeures comme des témoins d'un passé modeste. Ou proche. Je vous citerai un ancien arrêt de tram, abandonné depuis 1953, près de Varese, un salon de coiffure Art Déco à Gênes ou l'Albergho Diurno Venezia de Milan. Un centre de services sanitaires mythique inauguré en 1926 et fermé en 2006. Tout y était prévu, du barbier au photographe en passant par l'agence de voyage... On reverra prochainement l'ensemble. Après restauration, bien sûr!

Pratique

«Wunderkammer Panza di Biumo, L'arti dei piccoli oggetti 1966-1992», Negozio Olivetti, 101, piazza San Marco, Venise, jusqu'au 27 octobre. Tél 0039 041 52 28 387, site www.wkolivetti.it Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h30.


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