Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Museum zu Allerheiligen de Schaffhouse célèbre les 100 ans de Hans Josephsohn

Mort en 2012, le sculpteur allemand a passé presque toute sa vie à Zurich, où il a longtemps attendu la reconnaissance de son talent. Lugano lui offre un autre hommage.

Hans Josephsohn au milieu de ses oeuvres.

Crédits: Photo fournie par le Museum zu Allerheiligen, Schaffhouse 2020.

Drôle d’histoire! Drôle de géographie! Quand Hans Josephsohn a enfin obtenu sa consécration à la Biennale de Venise, en 2013, il s’est retrouvé Russe. Notez que l’homme n’en a jamais rien su. Il était mort quelques mois plus tôt à Zurich, sa ville, à 92 ans. N’empêche que cet Allemand d’origine eut trouvé bizarre de se retrouver sous un tel pavillon, alors qu’il avait vu le jour à Königsberg, en Prusse orientale. Ce n’est qu’en 1945 que le rouleau compresseur soviétique a fait de cette cité, alors en ruines, Kaliningrad. Un lieu de pèlerinage, aujourd’hui, pour les nostalgiques germanophones issus de déplacements de population pour le moins involontaires…

Josephsohn, que propose aujourd’hui le Museum zu Allerheiligen (littéralement «musée de tous les saints») de Schaffhouse, n’est pas resté bien longtemps là. Hitler a reçu le pouvoir en 1933. La famille de l’adolescent est juive. Le jeune Hans réussit, je me demande bien comment, à passer son baccalauréat en 1937. Mais il lui faut ensuite filer au plus vite. Pas de chance! Quand il s’installe à Florence en 1938, Mussolini promulgue ses lois raciales. L’Autriche se révèle fermée à cause du récent «Anschluss». Ne reste que la Suisse alémanique. En y arrivant courant 1939, le débutant ignore bien sûr qu’il passera toute sa vie. Très intégré. Deux femmes (successives!). Un fils. Après avoir étudié la sculpture avec Otto Müller et Karl Geiser, le débutant installe à Zurich son atelier en 1943. Se trouver en Suisse à ce moment n’est pas si mauvais pour un statuaire. Il y a là Germaine Richier et son mari Otto Bänninger, Marino Marini ou Fritz Wotruba. Plus Giacometti dans une chambre d’hôtel à Genève. Mais cela, Josephson ne le sait sans doute pas.

Formes élémentaires et lourdes

La carrière de l’Allemand, devenu bourgeois de Zurich en 1964, ne s’en révélera pas moins longue et pénible. Il est facile de comprendre pourquoi en voyant l’exposition de Schaffhouse. Il n’y a strictement rien d’aimable et facile dans ses œuvres, coulées non pas en bronze mais avec du laiton bien mat. Avec l’artiste, nous ne sommes pas dans l’abstraction lisse. Pas non plus dans la franche figuration. Josephsohn, qui utilise des modèles vivants, part de la réalité pour aboutir à des formes élémentaires et lourdes. Il en va ainsi même quand il aborde le thème, récurrent chez lui, de la femme allongée (comme chez Henry Moore). On comprend que les acheteurs soient restés rares et les commandes publiques inexistantes. Josephsohn se retrouve dans peu de musées suisses. Il reste absent, à ma connaissance, de la riche collection de bronzes formées par Nelly Bär. Quand le Museum zu Allerheiligen lui a organisé une rétrospective en 1975, alors qu’il avait 55 ans, c’était sa seconde exposition à peine dans une institution publique! Une forme d’échec pour celui qui disait souvent (c’est devenu le titre de la présentation actuelle) «l’essentiel, c’est de montrer».

La salle du musée. Photo fournie par le Museum zu Allerheiligen, Schaffhouse 2020.

Il a fallu attendre les dernières années pour vraiment entendre parler de l’homme. Il semblait alors sortir de décennies de relative marginalité. L’une des plus grandes galeries du monde, Hauser & Wirth, à la base zurichoise, s’occupait maintenant de lui. Elle le présentait à ses clients comme un grand du XXe siècle. D’où, sans doute, l’hommage que devait lui rendre Venise. Le commissaire de la plus réussie des Biennales de ces vingt dernières années, Massimilano Gioni, lui avait réservé un énorme emplacement dans l’Arsenale. Une forêt de statues. L’ensemble se révélait effectivement impressionnant.

Neuf statues et un film

Il n’en va pas de même à Schaffhouse, où le musée se contente d’une immense salle. Très longue. Très large. Très haute. Il fallait bien cela pour présenter neuf pièces, souvent monumentales. Elles ressortent bien dans la lumière naturelle (quand il y en a). Aucun cartel au mur, qui distrairait l’attention. Le public se promène avec un petit livre d’accompagnement. Il tourne ainsi autour des sculptures. Il jauge. Il juge. Le véritable effet tridimensionnel, même si Josephsohn a également affectionné le relief mural, sobre et puissant. Il y a un film, à l’étage supérieur, en complément. Un vrai long-métrage, tourné par son ami Jürg Hassler au début des années 1980. Je me souviens de l’avoir alors vu au rencontres cinématographiques de Soleure, alors que le plasticien restait complètement inconnu en Suisse romande. Josephsohn y parle bien. L’ennui, c’est que le documentaire n’est pas très bon.

"Verena", 1990. Photo Succession Hans Josephsohn, Museum zu Allerheiligen, Schaffhouse 2020.

Le visiteur reste bien sûr sur sa faim. Mieux vaut certes cela qu’une indigestion, mais il eut aimé en découvrir plus. La chose ne demeure pas impossible. Une autre exposition Josephsohn a été organisée pour le centenaire de sa naissance. Elle se trouve au LAC de Lugano, à l’autre bout de la Suisse. Cette dernière dure jusqu’au 21 février 2021. Là, vous avez le temps. Pour ce qui est de Schaffhouse, mieux vaut en revanche se dépêcher. Tout se terminera ici le 15 novembre.

Pratique

«Hans Josephsohn, Schauen ist das Wichtigste», Museum zu Allerheiligen, 16, Klosterstrasse, Schaffhouse, jusqu’au 15 novembre. Tél. 052 633 07 77, site www.allerheiligen.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 17h. Un article suit immédiatement sur l’institution elle-même.

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